{"id":2946,"date":"2025-12-13T11:12:00","date_gmt":"2025-12-13T10:12:00","guid":{"rendered":"https:\/\/dingueries.noblogs.org\/?p=2946"},"modified":"2025-12-12T14:25:14","modified_gmt":"2025-12-12T13:25:14","slug":"lettre-dun-prisonnier-palestinien-libre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dingueries.noblogs.org\/?p=2946","title":{"rendered":"Lettre d\u2019un prisonnier palestinien libre"},"content":{"rendered":"<p>Initialement publi\u00e9 sur <a href=\"https:\/\/orientxxi.info\/Lettre-d-un-prisonnier-palestinien-libre\">Orient XXI<\/a> le 28\/11\/2025.<\/p>\n<p>\u00c9crivain et ancien prisonnier palestinien, Bassem Khandakji a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 en 2004 \u00e0 trois perp\u00e9tuit\u00e9s. En prison, il a \u00e9crit plusieurs romans et recueils de po\u00e9sie. En 2024, il a obtenu le Booker Price arabe pour son roman <i>A Mask, the Colour of the Sky<\/i> (non traduit). Il a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 en octobre 2025 lors du dernier accord d\u2019\u00e9changes de d\u00e9tenus entre La Palestine et Isra\u00ebl. Dans ce texte bouleversant, il confie que la libert\u00e9 n\u2019efface ni la m\u00e9moire de l\u2019enfermement ni le souvenir de ses compagnons rest\u00e9s derri\u00e8re les barreaux.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Je suis encore l\u00e0-bas, avec eux\u2026 Prisonnier avec eux, je me r\u00e9veille au rythme de leurs souffrances, je marche \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, \u00e0 l\u2019heure de la promenade. Non\u2026 je n\u2019ai pas encore \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9, car une part de moi est rest\u00e9e l\u00e0-bas, au fond de l\u2019ab\u00eeme de la cruaut\u00e9 coloniale. Pardonnez-moi, fr\u00e8res et compagnons de captivit\u00e9, pardonnez-moi d\u2019\u00e9crire ces mots maintenant, je sais qu\u2019ils ne vous parviendront pas, vous qui \u00eates isol\u00e9s, loin du monde o\u00f9 je vis d\u00e9sormais. Je tente d\u2019atteindre mon but, avec le peu qui reste de ma libert\u00e9 tant d\u00e9sir\u00e9e, et qui ne sera pas enti\u00e8re, sans vous.<\/p>\n<p>Rien n\u2019aura de sens si vous n\u2019\u00eates pas avec nous dans un monde qui \u2014 mais \u00e7a je ne suis pas certain de pouvoir vous le promettre, \u2014 entendra votre douleur, le g\u00e9missement de vos \u00e2mes et de vos corps, vous qui souffrez aujourd\u2019hui des techniques in\u00e9dites de l\u2019extermination coloniale. J\u2019\u00e9tais avec vous\u2026 je suis encore avec vous\u2026 je traverse le partage du temps\u2026 je ressens toujours avec vous le froid, la faim, le d\u00e9nuement. J\u2019endure la duret\u00e9 de l\u2019exil avec les d\u00e9tails de l\u2019incarc\u00e9ration et je me dis\u00a0: je suis encore l\u00e0-bas.<\/p>\n<p>Mes fr\u00e8res, mes camarades, vous \u00eates l\u2019espoir qui monte avec votre souffle pur. Je vous \u00e9cris\u2026 j\u2019\u00e9cris \u00e0 propos de vous\u2026 dans ma langue, je cherche les mots capables de porter votre souffrance au sein d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 absurde, satur\u00e9e par l\u2019exil, le bruit et les cris. Le passage inexorable du temps s\u2019abat sur moi \u2014 moi qui suis revenu des tourments d\u2019une apocalypse coloniale que vous continuez \u00e0 subir et contre laquelle vous ne cessez de r\u00e9sister. Vous \u00eates bien vivants, vous r\u00e9sistez, vous luttez contre le racisme et la d\u00e9mence de ses pratiques. Vous comptez les grains de riz et les miettes de pain, vous luttez pour survivre, vous vous agrippez \u00e0 l\u2019espoir de la lib\u00e9ration. Vous \u00eates v\u00eatus de haillons us\u00e9s et d\u00e9chir\u00e9s \u00e0 l\u2019approche du froid qui vous fait craindre l\u2019hiver, car il s\u2019agit d\u2019un hiver complice du ge\u00f4lier. Vous aimez pourtant la chaleur qui s\u2019infiltre dans vos c\u0153urs tendres, alors que vous vous serrez les uns contre les autres, afin que la volont\u00e9 jaillisse du fer et de sa rouille, de la cellule et de son froid glacial. Vous embrassez la chaleur\u2026 vous \u00eates la chaleur de la vie, la solidarit\u00e9 et l\u2019\u00e9quation de la r\u00e9silience\u00a0: \u00ab\u00a0Soit nous vivrons\u2026 soit nous vivrons\u00a0!\u00a0\u00bb Alors, ne d\u00e9sesp\u00e9rez pas maintenant, car le d\u00e9sespoir est une mort terrifiante en soi.<\/p>\n<p>Oui\u2026 je suis toujours avec eux, l\u00e0-bas. Entre ici et l\u00e0-bas, je lance les mots au visage du monde entier, un monde qui souffre de schizophr\u00e9nie et de crises morales, un monde qui se pr\u00e9tend humain au XXIe si\u00e8cle, ce si\u00e8cle des univers virtuels, des \u00e9motions \u00e9lectroniques et de l\u2019intelligence artificielle qui devient stupide lorsque je lui demande : \u00ab Sais-tu qu\u2019il y a des prisonniers qui ignorent quelle heure il est maintenant ? Des prisonniers qui meurent de faim, non pas parce qu\u2019ils ont d\u00e9cid\u00e9 de suivre un r\u00e9gime amaigrissant, mais parce qu\u2019un ge\u00f4lier est en train d\u2019ex\u00e9cuter une man\u0153uvre pour les priver de nourriture. Sais-tu que ces prisonniers ignorent si leurs familles ont p\u00e9ri dans le g\u00e9nocide perp\u00e9tr\u00e9 actuellement contre le peuple palestinien et qui subissent actuellement l\u2019exclusion et l\u2019extermination ? Je t\u2019en conjure, ch\u00e8re Intelligence artificielle, \u00e9cris-moi une histoire \u00e0 propos de la privation\u2026 du fascisme\u2026 de l\u2019effondrement de l\u2019humanit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Je suis toujours l\u00e0-bas, avec eux\u2026 et pourtant, je reviens un peu ici, l\u00e0 o\u00f9 se trouvent les petits d\u00e9tails de la libert\u00e9, pour lesquelles j\u2019ai lutt\u00e9 toute ma vie. Je ne reviens que pour panser les plaies de mon c\u0153ur meurtri par le ge\u00f4lier colonial qui n\u2019a eu de cesse d\u2019envahir et de br\u00fbler ma conscience humaine. Je reviens pour c\u00e9l\u00e9brer ma libert\u00e9 qui, quoiqu\u2019encore fragile, est porteuse d\u2019espoir, de vie, de lib\u00e9ration et d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce matin\u2026 en ce matin radieux du Caire, j\u2019\u00e9cris \u00e0 mes fr\u00e8res emprisonn\u00e9s, avec l\u2019espoir que mes mots puissent traverser les murs de la prison, l\u2019obscurit\u00e9 des cachots et le d\u00e9dale des cellules. J\u2019\u00e9cris pour neuf mille r\u00eaves, espoirs, c\u0153urs et vies. Que vous \u00eates beaux, mes fr\u00e8res d\u2019hier, d\u2019aujourd\u2019hui et de demain \u2014 car demain sera votre jour, inexorablement ! Que vous \u00eates beaux, vous qui r\u00e9sistez aux proc\u00e9d\u00e9s de l\u2019oppression, de la tyrannie, de la brutalit\u00e9, de la torture, de la privation, de l\u2019isolement, de la n\u00e9gligence m\u00e9dicale, de la violence psychologique et des agressions verbales et physiques ! J\u2019\u00e9tais l\u00e0-bas avec vous, et maintenant, je suis ici, je vous embrasse, je veux porter votre voix, malgr\u00e9 le tumulte d\u2019un monde qui souffre d\u2019indigence humaine.<\/p>\n<p>Chers d\u00e9tenus, je vous \u00e9cris\u2026 j\u2019\u00e9cris \u00e0 votre propos\u2026 Vous m\u2019habitez, alors pardonnez-moi si j\u2019\u00e9cris maintenant, avec un crayon et du papier \u00e0 la main, sans craindre le regard inquisiteur du ge\u00f4lier ou sa s\u00e9questre de mes mots, car je sais qu\u2019ils vous privent des outils de votre lutte et de votre survie : la plume\u2026 le papier\u2026 le livre.<\/p>\n<p>Pardonnez-moi, dans quelques instants, je vais aller d\u00e9jeuner et prendre un caf\u00e9. Dans quelques instants, j\u2019irai fl\u00e2ner librement dans les rues du Caire, sans ge\u00f4lier qui me tra\u00eene par devant, ni un autre qui m\u2019encha\u00eene par-derri\u00e8re. Pardonnez-moi de marcher maintenant les yeux ouverts sans bandeau, les poignets et les chevilles sans attaches. Pardonnez-moi de porter des v\u00eatements propres et \u00e9l\u00e9gants, de ne pas me gratter la peau, car je ne souffre plus de la gale ni des mycoses. Pardonnez-moi de ne pas avoir d\u00e9rob\u00e9 deux morceaux de pain rassis et moisi pour demain matin. Pardonnez-moi de ne pas avoir cherch\u00e9 \u00e0 tromper mon estomac vide avec de l\u2019eau\u2026 beaucoup d\u2019eau. Pardonnez-moi d\u2019\u00eatre aujourd\u2019hui au courant des nouvelles des membres de ma famille, ceux qui sont vivants et ceux qui sont morts. Pardonnez-moi de me promener dans la rue sans gardiens, sans ge\u00f4liers, sans gaz lacrymog\u00e8ne ni grenades assourdissantes. Pardonnez-moi d\u2019\u00eatre all\u00e9 chez le m\u00e9decin qui m\u2019a soign\u00e9 apr\u00e8s m\u2019\u00eatre senti mal hier. Pardonnez-moi surtout de ne pas avoir ob\u00e9i \u00e0 vos messages qui m\u2019exhortaient \u00e0 vivre la libert\u00e9 avec toutes mes forces et toute ma fougue.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, je vivrai bien ma libert\u00e9, mais je ne la vivrai pas \u00e0 votre place, car vous \u00eates mon espoir le plus profond, vous \u00eates le visage humain qui bient\u00f4t se l\u00e8vera \u00e0 l\u2019instar du soleil de la libert\u00e9 et de la Patrie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Initialement publi\u00e9 sur Orient XXI le 28\/11\/2025. \u00c9crivain et ancien prisonnier palestinien, Bassem Khandakji a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 en 2004 \u00e0 trois perp\u00e9tuit\u00e9s. En prison, il a \u00e9crit plusieurs romans et recueils de po\u00e9sie. En 2024, il a obtenu le Booker Price arabe pour son roman A Mask, the Colour of the Sky (non traduit). 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