Compte rendu du procès de l’attentat de Condé-sur-sarthe
En juin dernier, aux assises spéciales antiterroristes de Paris, L’Envolée a suivi le procès de l’attaque du 5 mars 2019 à la prison de Condé-sur-Sarthe : un attentat revendiqué par Michaël Chiolo au nom de l’État islamique, une organisation dont l’idéologie totalitaire est à l’opposé de nos orientations. La décision d’assister à son procès a été prise peu avant l’ouverture des quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) de Vendin et Condé. C’était l’occasion de mesurer le durcissement des conditions de détention à Condé sur plus de dix ans, et de décrire ce qui se passe lorsque les logiques ordinaires de la justice sont poussées à l’extrême dans le cadre de l’antiterro.
Le 5 mars 2019, Michaël Chiolo et Hanane Aboulhana, sa compagne, ont attaqué au couteau et blessé deux surveillants dans une unité de vie familiale (UVF) avant de s’y retrancher pendant plusieurs heures. Lors de l’assaut, H. Aboulhana a été abattue par le Raid. Quelques semaines plus tard, quatre autres prisonniers enfermés au quartier maison centrale 2 (QMC) avec M. Chiolo ont été placés en garde à vue et inculpés pour association de malfaiteurs terroriste. Le dossierrepose largement sur des écoutes du gourbi – une petite salle de convivialité où les prisonniers peuvent se réunir, et sur des notes consignées dans le logiciel Genesis. Au terme de cinq semaines d’audience, le verdict est glaçant: M. Chiolo a pris la perpétuité incompressible. Pour complicité d’assassinat et association de malfaiteurs, Abdelazziz Fahd a pris perpète avec trente ans de sûreté. Yassine Meraï et Nabil Ganned ont pris respectivement douze et vingt ans pour association de malfaiteurs. Un seul accusé a été acquitté: Jérémy Bailly. M. Chiolo et A. Fahd ont fait appel; J. Bailly sera rejugé sur appel du parquet.
Même les indéfendables le disent
Criminaliser l’ordinaire
Des perspectives bien flippantes
Ce procès nous a permis de faire un retour sur le durcissement des conditions de détention du centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe. Un cap a été franchi en 2016 avec l’arrivée du nouveau directeur, Jean- Paul Chapu, envoyé là pour serrer la vis. L’attentat de M. Chiolo a été suivi d’un blocage massif de la prison par les matons. Pendant trois semaines, elle a été gérée par des Éris cagoulés, et les prisonniers ont vécu un enfer: pas de promenades, pas de parloir, pas de contacts avec les proches à part de rares minutes de téléphone à la cabine, pas de cantines, une seule gamelle par jour comme nous l’ont raconté des prisonniers qui ont lutté contre ce mouvement (lire L’Envolée no 50). À l’époque, les matons ont gagné des gilets pare-lame, des matraques télescopiques, des lacrymos pour les gradés et l’autorisation de palper les proches à l’entrée du parloir dans toutes les prisons. À Condé, ils ont obtenu la suppression des gourbis – que les prisonniers avaient arrachés par la lutte – mais aussi le premier portail à ondes millimétriques des prisons de France,un équipement en voie de généralisation rapide dans plein de taules. Sept ans plus tard, avec les QLCO, une nouvelle étape est franchie dans la surenchère sécuritaire et dans l’ultraviolence infligée aux prisonnier·es et à leurs proches.
* Genesis : un outil pour la fabrique de la culpabilité Au procès, tout le champ du renseignement pénitentiaire a été mobilisé pour faire exister l’association de malfaiteurs terroriste : pose de micros dans les cellules et le gourbi, écoutes téléphoniques des prisonniers et de leurs proches, sonorisation de parloirs… L’accusation s’est aussi beaucoup servie de Genesis, la base de données regroupant des informations collectées par l’administration pénitentiaire sur chaque prisonnier·e. Elle est alimentée par les agents de l’AP qui y notent aléatoirement – mais surtout très subjectivement – des choses comme les amitiés, les présences aux ateliers et le comportement des prisonniers… Les fiches sont blindées d’infos, en particulier sur les DPS (détenus particulièrement signalés), dont les matons sont tenus de remplir la fiche chaque jour. Suffit qu’il y ait des rumeurs ou qu’un maton t’ait dans le viseur pour qu’il écrive n’importe quoi dans le logiciel ; et une fois que c’est dans Genesis, c’est vrai. Interrogé par la juge sur le fait qu’il avait dit que M. Chiolo était un « suiveur » d’A. Fahd, décrit comme le meneur, un cadre de la direction de Condé a répondu: « Je le sais grâce à Genesis », avant d’ajouter: «Tout me vient de Genesis et du renseignement pénitentiaire. Personnellement, je n’ai rien vu. » Ça suffit pour prendre perpète.
Perpétuité incompressible et allongement des peines M. Chiolo a été condamné à la perpétuité incompressible avec période de sûreté illimitée. C’est la première fois qu’une personne est condamnée à une telle peine sans avoir tué. Concrètement, ça veut dire qu’il restera en prison à vie. Comme la Cour européenne des droits de l’homme estime qu’il faut tout de même leur laisser un «droit à l’espoir », les prisonnier·es peuvent demander que la période de sûreté soit levée au bout de trente ans. Même en cas d’acceptation, ça leur permet seulement de solliciter un aménagement – sans garantie… La peine de mort a été abolie en 1981; la peine la plus lourde était alors la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de trente ans. En 1994, la période de sûreté illimitée est instaurée pour s’assurer