Le 5 mars 2019, Michaël Chiolo et Hanane Aboulhana, sa compagne, ont attaqué au couteau et blessé deux surveillants dans une unité de vie familiale (UVF) avant de s’y retrancher pendant plusieurs heures. Lors de l’assaut, H. Aboulhana a été abattue par le Raid. Quelques semaines plus tard, quatre autres prisonniers enfermés au quartier maison centrale 2 (QMC) avec M. Chiolo ont été placés en garde à vue et inculpés pour association de malfaiteurs terroriste. Le dossier repose largement sur des écoutes du gourbi – une petite salle de convivialité où les prisonniers peuvent se réunir, et sur des notes consignées dans le logiciel Genesis. Au terme de cinq semaines d’audience, le verdict est glaçant: M. Chiolo a pris la perpétuité incompressible. Pour complicité d’assassinat et association de malfaiteurs, Abdelazziz Fahd a pris perpète avec trente ans de sûreté. Yassine Meraï et Nabil Ganned ont pris respectivement douze et vingt ans pour association de malfaiteurs. Un seul accusé a été acquitté: Jérémy Bailly. M. Chiolo et A. Fahd ont fait appel; J. Bailly sera rejugé sur appel du parquet.
Même les indéfendables le disent
M. Chiolo a revendiqué son acte au nom de l’État islamique, et l’administration pénitentiaire (AP) s’est servie de ça pour évacuer la dénonciation des violences pénitentiaires par les accusés. Son discours mortifère ne doit pas nous empêcher de l’entendre sur l’horreur de la prison, également décrite par les autres accusés qui ne se sont pas revendiqués de l’État islamique. Il a raconté son arrivée en maison d’arrêt à la barre: «Je demande d’aller à la douche, les surveillants arrivent cagoulés,casqués, et me font une fouille à nu. Le Code pénal, ils le balayent à coup de pied: ils fouillent à nu tout le temps. Ils s’en foutent, de la loi. Puis on me met dans une cellule de force, un trou à rat: la définition même de l’emmuré vivant.» Ça fait écho à un tas d’autres histoires racontées par des correspondant·es de L’Envolée. Chaque fois que les accusés ont dénoncé les conditions qui leur sont faites, le tribunal les a renvoyés à leur djihadisme,réel ou supposé. Dans sa plaidoirie, l’avocat de l’ancien directeur de Condé s’est étranglé: «Ce débat indécent sur l’AP n’a pas lieu d’être. C’est un discours militant qui a été imposé pendant tout ce mois. C’est honteux, ici ce n’est pas la prison du Salvador!» D’ailleurs, les procs et l’AP se sont égosillés sur le fameux «humanisme» de Condé, réputé pour ses UVF et la facilité d’y obtenir des aménagements de peine, un paradis carcéral! Rien à voir avec les récits des prisonniers qui ont parlé de véritable «QHS moderne» dès l’ouverture en 2013 (lire L’Envolée no 39). Les accusés sont des longues peines. Tous ont fait des années d’isolement avant l’attentat, puis pendant les six ans de l’instruction. Tous ont décrit les effets de l’isolement sur le corps et l’esprit, et dit comment la religion peut parfois être le seul moyen de ne pas craquer. Ils n’ont connu que la prison où tous sont rentrés très jeunes, et ont tourné de centrale en centrale, ce qui a pas mal détruit leurs liens familiaux.
Criminaliser l’ordinaire
L’accusation d’association de malfaiteurs terroriste était largement fondée sur la criminalisation de pratiques pourtant banales en prison. Les sports de combat à plusieurs ? Un entraînement pour l’attentat. Les dons de vêtements ? Une manifestation de liens d’allégeance. Les discussions à voix basse? Une planification de l’attentat. Dans la bouche des procs, tous les gestes les plus ordinaires en prison sont cités à charge. Or, le sport est souvent une des seules activités possibles, les prisonniers en galère doivent compter sur la solidarité pour se vêtir et, la plupart du temps, chuchoter est le seul moyen d’avoir un peu d’intimité. Le parquet a longuement spéculé sur un «club des cinq» djihadiste… pourtant rassemblé par l’AP elle-même, en collant tous les prisonniers étiquetés comme radicalisés dans m la même aile. En se basant sur les renseignements consignés dans le logiciel Genesis*, l’accusation reprochait aux accusés de s’être parlé et d’avoir pratiqué ensemble diverses activités : sport, X-box, atelier… Comme Y. Meraï l’a dit au juge d’instruction: «Si on me met dans une aile avec vous, je parle avec vous !» Les compagnes des prévenus ont aussi été placées en garde à vue par le parquet antiterroriste. Certaines ont été accusées de faire partie de l’association de malfaiteurs terroriste avant d’obtenir un non-lieu. On a reproché à l’une d’elle d’avoir accueilli d’autres compagnes de prisonniers dans son appartement d’Alençon avant les parloirs. Or, comme les taules sont loin de tout, héberger d’autres proches de prisonniers quand on vit près d’une prison, c’est très courant. L’accusation d’association de malfaiteurs terroriste n’a pas été établie sur la seule base de faits tels que la préparation et la participation à l’attentat ou le fait d’en avoir eu connaissance; elle reposait largement sur des «éléments de personnalité»: idéologie supposée, relation avec des djihadistes, amitié avec les autres prévenus… Pour justifier la perpétuité pour A. Fahd, il a suffi à la juge de parler de clés USB, de la pratique d’un sport de combat et de précédentes tentatives d’évasion… et puis de sa «suradaptation» à la détention –étonnante, il est vrai, au terme de vingt ans de prison! Le contraste entre ces éléments et la lourdeur de la condamnation est une effrayante illustration du caractère particulièrement sévère de l’antiterro qui pousse encore plus loin les logiques brutales de la justice.
Des perspectives bien flippantes
C’est ce qu’ont rappelé des longues peines à l’occasion des quarante ans de l’abolition de la peine de mort dans le livre La peine de mort n’a jamais été abolie (Les éditions du bout de la ville, 2021).