« Laissons-nous provoquer et bouleverser, et reprenons cette idée : la guérilla existe déjà !
Deux remarques concernant cette affirmation :
Premièrement : tu ne la vois pas, et c’est tant mieux.
Deuxièmement : tu ne la vois pas parce que TU NE TE RECONNAIS PAS dans le miroir. Ce qui, en revanche, est moins bien.
Le premier point est peut-être vrai ; ce que tu ne reconnais pas, les chasseurs d’humains ne le reconnaissent peut-être pas non plus. Le second point pose problème, car les chasseurs d’humains t’ont peut-être reconnu, mais ton analyse ne rend pas compte de la signification qui t’a été attribuée, à toi, à ton groupe ou à ton entourage, depuis longtemps déjà. »
Fragments issus de la carrière de la pratique révolutionnaires
Des questions à nous poser, plutôt que d’attendre la prochaine guérilla militariste ?
traduit de l’allemand, publié sur emrawi.org
1. Introduction
Le mensonge se fige en vérité. Les algorithmes le pérennisent. Et il suffit qu’il soit plus fort que les anciennes certitudes sur ce qu’est la réalité. Ou plutôt : ce qu’elle était.
Le vieux monde, selon le point de vue des assujettis, a toujours été un véritable enfer. Épuisant pour certains, existentiel pour d’autres, et mortel pour d’autres encore.
Le nouveau monde a un nouvel enfer à offrir.
Désormais, le mensonge transformé en vérité se négocie sur de nouvelles places boursières. Tout est réévalué en termes de valeur et de non-valeur. On paie en temps de vie, en cerveaux brûlés et en sentiments manipulés. Le récepteur populaire s’appelle aujourd’hui X. La moindre manifestation de vie est négociée, vendue, trahie, contrôlée. Elle peut être interprétée comme dysfonctionnelle, comme sans valeur, et entraîner la mort.
Heureusement, il n’y a plus de destruction climatique causée par l’homme, il n’y a que du mauvais temps. « La révolution du bon sens » proclame par décret : il n’y a que deux sexes : la femme et l’homme. Le Groenland appartient aux États-Unis. Hitler était communiste. Pour lutter contre les famines, il faut laisser les gens mourir de faim. Et pour lutter contre les réfugiés, il faut l’état de guerre de la forteresse. Pour lutter contre la guerre, il faut encore plus de guerre. Pour lutter contre encore plus de pauvreté, il faut encore plus de guerre. Le nouvel enfer est à portée de main, avec ses nouvelles réponses.
Le fascisme – si tant est que ce nom décrive encore correctement ce qui se passe actuellement – revêt un nouveau visage. Ses acteurs sont prêts à se lancer dans la construction totalitaire d’une nouvelle société. Ils ne savent certes pas encore exactement où cela les mènera, mais la direction est claire : le pouvoir, le pouvoir et encore le pouvoir. Après nous, le déluge. Et le plaisir de détruire une morale qui reposait parfois encore sur des critères sociaux les réjouit, à l’image de ce garçon dans le bac à sable qui, avec sa petite pelle, démolit les châteaux des autres enfants et rit quand ils pleurent, crient ou se désespèrent. Plus la douleur est grande, plus la joie est grande. La destruction est comme une addiction pour la nouvelle élite, qui veut détrôner l’ancienne élite et y parviendra. Certains appellent cela la « destruction créatrice » et valorisent ainsi la brutalité du processus.
Les forces d’opposition internes à cette vague totalitaire ont encore quelques problèmes avec des questions de détail non résolues. Une véritable opposition, une critique des fondements, devient, selon les endroits, une menace pour sa vie. La Russie ou la Chine constituent le modèle de ce qui est possible. Ce n’est qu’une question de temps avant que la torture ne devienne systématiquement la norme aux États-Unis ou en Europe.
Qui sait vraiment où tout cela nous mène exactement ? Parvenons-nous seulement à suivre le rythme des événements et des répercussions de ce bouleversement, de cette transformation du pouvoir, afin de pouvoir nous y repérer et proposer des formes de résistance prometteuses ? Le bilan est quotidien – pour celleux qui en ont encore la capacité.
Mais une chose est claire : les appareils d’État sont en train d’être pris d’assaut par les partisans des futures dictatures. La pensée est accaparée par des machines, par des hommes occupant des postes de pouvoir, capables de se servir de ces machines et disposant des ressources nécessaires pour manipuler les gens à une échelle sans précédent. Il est difficile de supporter ces mensonges rabâchés qui sapent tout ce qui pourrait constituer une coexistence humaine, car les moyens de s’y opposer semblent minimes. La réalité est déformée, brisée et ensevelie sous les mensonges pour être ensuite réassemblée. Et nombreux sont celleux qui commencent à répéter ces mensonges, à se réorienter et à rejeter leurs anciennes certitudes. La vie est sous le contrôle des grandes entreprises et des monstres issus d’un cabinet des horreurs patriarcal.
Les grands groupes du tech s’allient au chauvinisme et aux mouvements fascistes et deviennent une force destructrice qui emporte de nombreuses personnes dans son sillage. Un chauvinisme qui pousse certaines personnes à regarder avec délectation ces gens mourir, tant que les promesses de sécurité leur paraissent encore crédibles. Regarder en temps réel.
Les forces bourgeoises conservatrices, libérales et « de gauche » se proposent comme tremplins et chantent d’ores et déjà la chanson des maîtres actuels et futurs. Des millions de personnes sont mises pour cible. La liberté est réinterprétée et signifie le mépris et l’anéantissement de toustes celleux qui font obstacle à leur propre « liberté ». La morale, c’est du passé, le pouvoir est tout. La devise : « Make Patriarchat Great Again ».
Et nous nous trouvons quelque part entre une description délirante d’un avenir qui n’en est pas un. Nous, qui devons d’abord trouver la certitude de vouloir, et de pouvoir, opposer à l’inimaginable une pratique offensive, une pratique armée, dans ce nouveau cycle de l’histoire de l’humanité.
Et quelque part, la certitude que partout, on va résister. Partout, il y aura des gens qui comprendront l’énorme danger qui nous guette. Que les relations sociales entre les êtres humains, ainsi qu’avec le monde en tant qu’espace de vie, sont menacées. Que notre planète est en danger, avec les conditions de vie dont nous avons besoin pour exister.
Aussi sombres que soient les perspectives d’un côté, on distingue d’autant plus clairement celleux qui placent l’humanité au-dessus de tout. Celleux qui embrassent la Terre et tous les êtres vivants qui la peuplent, et qui font ce qu’ielles font depuis des siècles : se battre, se défendre, se protéger et protéger les autres, préserver et transmettre le savoir. Acquérir de l’expérience au combat et grandir face aux défis. Tout comme d’autres luttes nous donnent de l’espoir, nous faisons partie, à notre humble échelle, de ce renouveau et donnons de l’espoir à celleux qui sont dos au mur et n’ont d’autre choix que d’aller de l’avant. Nous pouvons au moins essayer.
Telle est notre situation de départ. Nous avançons à tâtons.
2) Et maintenant ?
Nous avons placé en introduction une analyse très sommaire et abrégée, car elle peut s’avérer utile pour cerner la perspective des questions que nous souhaitons mettre en lumière et approfondir, de manière fragmentaire, dans la suite du texte, à partir de la carrière de la pratique révolutionnaire. La violence du bouleversement qui s’annonce, de la transformation des formes de domination telles que nous les connaissons jusqu’à présent, éclipsera toute expérience passée grâce aux possibilités technologiques. Nous n’avons pas de temps à perdre.
L’ancien est révolu. Affrontons ce bouleversement.
La nouvelle guérilla urbaine affronte la réalité et intervient.
La guérilla a besoin de nous.
Le mot « guérilla » a une grande résonance. Il vient d’une autre époque. Il est dépassé. C’est un terme chargé de sens, auquel s’attachent de nombreux aspects discutables.
D’une part : selon les anciens concepts idéologiques, de nombreux groupes de guérilla reposaient sur des conceptions du pouvoir généralement associées au modèle d’un « contre-pouvoir ». Il s’agissait en fin de compte de concepts patriarcaux, dans lesquels l’armée de guérilla, issue par exemple de groupes de guérilla urbaine, était considérée comme l’élément censé prendre le pouvoir en cas de victoire. Victoire sur le plan militaire. Et le pouvoir restait généralement entre les mains de cadres masculins. Ce n’était pas le fait qu’ils fussent des hommes qui posait problème, mais leur masculinité, leur élan patriarcal. Et l’idéologie qu’ils avaient développée, qui n’avait jamais eu pour habitude de remettre en question le patriarcat.
Quand on cite Mao : « Le pouvoir sort du canon des fusils », il s’agit là d’une idéologie purement patriarcale et militariste.
Le « pouvoir », c’est-à-dire la volonté de résistance, dirions-nous, provenait de la conscience sociale de sa propre situation. L’organisation correspondait aux relations sociales, aux échanges entre les opprimés, et conduisait à des luttes collectives du peuple. Les autoritaires, en premier lieu les communistes, ont généralement pris les conflits sociaux comme moteur, s’en sont emparés et les ont exploités à leur profit pour les canaliser dans des structures de parti et de commandement. La centralisation, le culte du chef et la direction, l’obéissance aveugle et les soldats du parti en ont été le résultat sans joie. Il s’agissait toujours de pouvoir et de la conquête du pouvoir, et non du démantèlement du pouvoir. De nombreux groupes de guérilla, dans divers contextes à travers le monde, ont poursuivi la militarisation des conflits sociaux en vue de la conquête du pouvoir et ont préféré la guerre civile à la révolution sociale lorsqu’ils se sentaient menacés. Avec l’échec de la révolution sociale, il était peut-être encore possible de s’emparer du pouvoir, mais c’en était alors fini de la libération de l’humain de l’asservissement par l’humain. Les divergences et les critiques au sein du mouvement révolutionnaire n’avaient guère de place dans le contexte d’un contre-pouvoir, d’une avant-garde armée, d’une pratique militarisée, d’un plan visant à s’emparer du pouvoir, et elles étaient éliminées. Renégats, dissidents de gauche, dissidents de droite, traîtres à la cause : pan, boum, morts.
La guérilla, c’est aussi une histoire sanglante : l’exécution des dissidents était la règle, pas l’exception.
Il faut mettre fin à cette répétition de l’histoire en adoptant une forme différente, une autre organisation et en redéfinissant les objectifs de la guérilla. Les anciens groupes de guérilla, à quelques exceptions près, incarnaient souvent à la fois des espoirs déçus et un écran de projection. À notre sens, il n’y a eu à ce jour aucune réflexion critique de la part d’anciens militants de la guérilla sur le militarisme au sein des groupes armés. Nous n’accordons aucune attention à la répétition d’une orientation discutable d’une future guérilla, ni au désir d’une « guerre de guérilla urbaine », ni à la mise en œuvre d’une « guerre asymétrique » par de tels groupes. De même, le désir de déclencher une « guerre sociale » flirte avec le goût de la guerre. Nous qualifierions cela, notamment l’article paru dans le journal autonome, « Warten auf die anarchistische Guerilla… », de fantasmes patriarcaux masculins. Sur la base de cette structure de pensée, les services secrets attendent peut-être avec joie de venir chercher la prochaine guérilla, mais pas nous. La conclusion de l’article ne correspond pas à son contenu. Ce texte suscite notre rejet le plus total. Dans une réponse intitulée « Sur la capacité d’action anarchiste » (Antisistema, numéro 3), nous nous reconnaissons à travers nos propres réflexions.
La « guerre sociale » est menée contre les opprimés ; la révolution sociale met fin à cette guerre sociale venue « d’en haut ». Le militarisme et la glorification des conceptions patriarcales du combat mènent à l’échec de la révolution sociale.
Venons-en à l’autre aspect : le mot « guérilla » vient de loin. Il n’est plus dans le champ de notre propre expérience. On peut donc jouer avec ce terme et l’utiliser comme bon nous semble. Personne ne s’y opposera, encore moins la guérilla elle-même, qui n’existe pas.
On se pare volontiers d’un esprit rebelle, comme de plumes d’autrui. Parce qu’elle a l’odeur de la subversion, de l’illégalité, de la révolution, la révolution peut être consommée. C’est pratique de jouer à la guérilla de la communication, de pratiquer le « guerilla gardening », de faire soudainement revivre la révolution russe avec Lénine ou d’autres jeux qui valorisent ses propres projets. Sur un t-shirt, dans une publication sur les réseaux sociaux – partout, on vante une radicalité qui ne fait de mal à personne, qui génère des clics et se vend bien. La guérilla est dépouillée de son contexte pour servir de battage médiatique, de coup marketing visant à gagner en visibilité, ou pour faire peur lorsque le mouvement pour le climat est soudainement assimilé au « terrorisme de la RAF ».
Et puis il y a aussi quelques anciens militants qui se mettent en avant. Et un milieu « rouge », souvent tout juste sorti d’un milieu bourgeois, qui ne les quitte pas d’une semelle, mais qui, bien sûr, aura disparu d’ici quelques années et défendra le système tant détesté qu’ils ont brièvement combattu. Ou pire encore : qui célèbre sans esprit critique une pâle copie des anciens groupes de guérilla et, surtout, qui renforce le radicalisme verbal, le machisme et le militarisme. Nous n’approfondirons pas ce sujet.
La remarque faite dans Antisistema, selon laquelle le terme « guérilla » provient d’un diminutif de l’espagnol « guerra » (guerre), met en évidence le problème fondamental. Considérons-nous la résistance comme une guerre ? Ou bien comme la destruction du pouvoir et de ses manifestations belliqueuses, en suivant les principes de la révolution sociale ? Ce n’est pas tel ou tel texte qui décide si nous voulons donner un avenir à ce terme, en tant que description d’une forme d’organisation ou en tant que perspective, mais bien la discussion qui s’y rapporte. C’est la pratique qui est déterminante, et non la case idéologique dans laquelle nous la rangeons. Et pour reprendre les propos d’Antisistema : « Développer un mouvement anonyme, invisible et informel, empreint d’engagement, de détermination et d’une perspective à long terme, qui utilise ce qu’on appelle des tactiques de guérilla, c’est en quelque sorte, à un niveau minimal, la pratique du mouvement anarchiste international ».
Compte tenu de cette réserve quant à la pertinence du terme, et compte tenu de notre analyse prudente concernant la transformation du pouvoir, faisons simplement comme s’il existait une guérilla urbaine dans ce pays. Notamment parce que nous estimons qu’il est juste de ne pas laisser ce terme aux mains du militarisme et de rendre concevable une nouvelle forme de guérilla urbaine, qui est peut-être déjà en marche depuis longtemps.
Peut-être ne le sait-elle pas elle-même. Peut-être s’en doute-t-elle et ne veut-elle pas être classée dans une catégorie qui pourrait la séparer des flaques, des mares, des ruisseaux, des lacs et des mers, où elle évolue comme un poisson dans une eau trouble ou limpide, et c’est pourquoi elle garde le silence sur son existence. Peut-être ne veut-elle pas donner d’informations inutiles aux enquêteurs. Peut-être ne lit-elle même pas ce texte. Peut-être que la guérilla ne se soucie pas du marketing. Peut-être ne veut-elle pas se cataloguer ainsi pour des raisons politiques compréhensibles. Peut-être est-elle parmi nous depuis longtemps et ne l’avons-nous pas remarqué ? Peut-être est-elle même déjà traquée en tant que guérilla, sans le savoir. Peut-être l’adversaire est-il plus conscient de son existence qu’elle-même ? Peut-être la guérilla ne nous fait-elle pas part de cette persécution, pour des raisons que nous ignorons ? Peut-être cette persécution l’a-t-elle aidée à prendre conscience qu’elle est bel et bien une guérilla. Son silence est-il la preuve de sa non-existence ? Nous disons : non, ce n’est pas le cas. Son silence est-il la preuve de son existence ? Non, ce n’est pas le cas non plus.
Mais attendons de voir ce que nous allons écrire et laissons les choses suivre leur cours.
Partons d’une hypothèse : la guérilla urbaine existe déjà.
Nous n’entendons aucun coup de feu. Est-ce là une preuve de son inexistence ? L’absence de pratique armée n’est-elle pas la preuve qu’il n’y a pas de guérilla dans ce pays ? Ou bien la décision de mener une guérilla urbaine découle-t-elle de la prise de conscience que le pouvoir ne vient justement pas des canons des fusils et qu’il n’est donc pas nécessaire de mettre en place une « Fraction de l’Armée rouge », ce qui ne serait politiquement qu’une répétition d’une erreur ayant conduit à une impasse politique ?
Qu’est-ce qui est déterminant pour la forme de leur action en tant que guérilla urbaine au sein de noyaux offensifs invisibles ?
Si les noyaux offensifs sont guidés par l’idée que la révolution sociale est plutôt mise en pièces par la puissance des canons, ou qu’en cas de victoire de la révolution, les structures patriarcales combleront le vide et que toute cette merde recommencera depuis le début – et s’il ne s’agit pas d’une militarisation des conflits sociaux par la domination, dans laquelle une force armée prend le pouvoir, que pourrait alors en conclure une guérilla invisible ?
Et si les noyaux offensifs se créaient ou s’étaient déjà créés des structures clandestines afin, en tant que noyaux subversifs, d’allumer le feu là où ils se sentent utiles, là où la soif de liberté brûle dans les cœurs, mais où il faut parfois aussi le soutien de la guérilla urbaine invisible ? Et si ce type de guérilla urbaine accompagnait depuis longtemps déjà les luttes sociales, sans vouloir les dominer, sans avancer en tant qu’avant-garde que les masses suivraient alors, ou seraient obligées de suivre ?
Et quelle est la position de la nouvelle guérilla urbaine vis-à-vis des armes à feu ?
Car les masses ne disposent que de balais, de faux, de couteaux, de fusils de chasse, de rouleaux à pâtisserie, de bâtons, de pavés, de cocktails Molotov et autres objets du même genre – qui, avec les armes dont elles disposent, ne pourraient vaincre aucune armée. Pas de cette manière. Les armes disponibles lors de la Commune, pendant la révolution russe ou lors de la révolution en Allemagne provenaient de l’armée. Elles provenaient majoritairement de soldats qui s’étaient rangés du côté des insurgés ou étaient eux-mêmes des insurgés. Les armes utilisées au plus fort de la guerre civile espagnole provenaient en grande partie de l’Union soviétique, et seules les forces politiquement disposées à se soumettre au stalinisme en étaient approvisionnées. Par nécessité, par opportunisme ou par conviction. Les autres ont été littéralement laissés à leur sort. Il s’agissait soit d’une prise de pouvoir au sens du communisme autoritaire, soit du fascisme – une révolution sociale n’était pas prévue. Une révolution sociale menée par les anarchistes ne devait pas aboutir, sinon la prétention de l’Union soviétique à être la seule représentante de la libération aurait été remise en cause.
Les armes du Viêt-Cong et, d’ailleurs, dans la plupart des révolutions, provenaient généralement de la sphère d’influence de l’URSS. Les États-Unis approvisionnaient le camp adverse.
Et les armes d’aujourd’hui proviennent de l’Iran et d’autres dictatures ; elles proviennent toujours des États-Unis, de la Russie ou de la Chine, et n’ont rien à voir avec l’émancipation. Depuis la création de l’URSS, ces livraisons d’armes n’ont jamais constitué un soutien désintéressé aux mouvements révolutionnaires, mais ont été motivées par des guerres par procuration et des ambitions de pouvoir.
L’origine des armes, provenant par exemple du trafic de drogue, a influencé l’orientation idéologique des groupes de guérilla, dont les résultats seraient aujourd’hui qualifiés d’échec brutal des tentatives d’émancipation.
Peut-être qu’un nouveau type de guérilla a mûri depuis longtemps, qui ne cherche pas du tout le conflit armé, car le pouvoir n’est pas renversé en premier lieu par les armes, ne peut pas l’être. Au contraire, la guérilla se pose peut-être la question de savoir comment rester indépendante – des armes et des conditions dans lesquelles elle pourrait se les procurer.
Parlons brièvement de « l’arme à feu ». Nous sommes certainement d’accord sur le fait qu’il ne s’agit pas de faire de l’arme un dogme, un fétiche. Pourtant, l’attrait pour celle-ci ne disparaît pas pour autant. À notre sens, c’est une masculinité irréfléchie et toxique qui pousse à se sentir encore plus viril grâce à l’arme. La militarisation et la masculinité – ou, pour être plus précis, l’identité patriarcale inscrite dans la socialisation des hommes – sont les ennemies de la résistance révolutionnaire. Certes, les femmes peuvent elles aussi élever l’arme au rang de fétiche, mais en règle générale, la militarisation de la psyché, inculquée aux hommes ou aux personnes perçues comme masculines, est plus propice à ancrer durablement cette fétichisation dans l’esprit. Cette réflexion a peut-être déjà été menée par la guérilla, qui ne se dévoile pas à nous.
Rendre la lutte armée envisageable et concevable implique une analyse précise des moyens. Ceux-ci ne sont pas neutres sur le plan des valeurs : une arme est un outil patriarcal. Si la nouvelle guérilla urbaine recourt à un tel moyen, elle doit prendre en compte sa signification subtile et dangereuse et s’en affranchir consciemment. En abordant la question du patriarcat et en mettant en place des mécanismes de retour, elle crée peut-être les conditions pour que l’arme ne s’empare pas de sa pensée. C’est peut-être pour cela que nous n’entendons aucun coup de feu, car le débat sur ce sujet a défini d’autres priorités.
À notre connaissance, cette réflexion n’a jusqu’à présent donné lieu à aucun mouvement armé, ou tout au plus de manière très rudimentaire. Nous n’avons en tout cas connaissance que de rares tentatives historiques dans ce sens. Car lorsque le moyen est devenu une fin en soi, c’est-à-dire lorsque l’arme est devenue l’outil permettant d’accéder au pouvoir, cela a conduit à l’échec de toutes les révolutions qui, à l’origine, ne visaient pas à établir un nouveau régime.
Les armes sont conçues pour tuer. Quiconque porte une arme dispose d’un outil pour tuer, peut mourir par cette arme et peut devenir un meurtrier. Les images de martyrs, qui trônent sur l’autel comme des icônes, témoignent à nos yeux d’un rapport irréfléchi à la lutte armée.
La pratique de la guérilla urbaine actuelle ne s’appuie que sur des critères sociaux visant à transformer la situation ; l’arme ne serait donc qu’un moyen, un outil permettant d’atteindre un objectif. Elle n’est pas l’objectif en soi. Et la fin ne justifierait pas non plus les moyens, c’est-à-dire l’arme. Toute action menant à l’objectif sans avoir à recourir à une arme serait préférable. Les armes militarisent toujours. La primauté de la révolution sociale détermine la pratique, même celle d’une action armée. La « révolution sociale », comme le résume notre guérilla urbaine invisible, vise toujours aussi le démantèlement du patriarcat et le démantèlement du pouvoir. La destruction du patriarcat passe par la démilitarisation des structures de pouvoir et des relations sociales, et non par la militarisation de la résistance.
La guérilla actuelle aurait-elle donc depuis longtemps tourné le dos aux hypothèses historiques selon lesquelles de nombreux noyaux offensifs et armés constituent la base d’une guérilla qui, associée au peuple, forme alors une armée et s’empare du pouvoir ? Et qu’est-ce que le « peuple » ? Cette guérilla d’un nouveau genre ne s’intéresse pas du tout au pouvoir, mais à sa disparition totale. Peut-être ne souhaite-t-elle pas du tout une « guerre populaire », dont certains rêvent sans cesse, mais plutôt un démantèlement offensif et social-révolutionnaire de l’identité nationale et du rejet de toute idée de soulèvement populaire. Les actions qui dépassent les identités nationales, se réfèrent à d’autres luttes dans d’autres pays et s’articulent avec les luttes locales ont le potentiel de priver l’identité nationale et la notion de « peuple » de leur force.
Si une guérilla ne détourne pas de personnes des mouvements sociaux (et n’affaiblit donc pas ces mouvements) et ne cherche pas non plus à les armer, mais n’exclut pas pour autant catégoriquement le recours aux armes dans l’interaction entre action offensive et révolte sociale permanente, qu’est-ce que cela signifierait alors pour le spectre des options de résistance ? Qui peut débattre de telles questions, si ce n’est avant tout la guérilla, qui ne se révèle pas à nous pour l’instant ? Qu’est-ce qui, bon sang, définit une guérilla à une époque comme la nôtre ? Comment mener des discussions sur sa perspective ?
Laissons-nous provoquer et bouleverser, et reprenons cette idée : la guérilla existe déjà !
Deux remarques concernant cette affirmation :
Premièrement : tu ne la vois pas, et c’est tant mieux.
Deuxièmement : tu ne la vois pas parce que TU NE TE RECONNAIS PAS dans le miroir. Ce qui, en revanche, est moins bien.
Le premier point est peut-être vrai ; ce que tu ne reconnais pas, les chasseurs d’humains ne le reconnaissent peut-être pas non plus.
Le second point pose problème, car les chasseurs d’humains t’ont peut-être reconnu, mais ton analyse ne rend pas compte de la signification qui t’a été attribuée, à toi, à ton groupe ou à ton entourage, depuis longtemps déjà.
Ce problème pourrait certes être négligeable, car nous ne nous définissons pas par rapport à nos adversaires, mais par nos intentions et nos actions en interaction avec les mouvements sociaux et les conflits. Cependant, la prise de conscience de nos propres actions et la reconnaissance de nos propres possibilités constituent également une occasion d’aller plus loin que ce que l’on s’était jusqu’ici permis d’envisager. Si vous, en tant qu’individu ou en tant que groupe, envisagez la possibilité que vos capacités s’étendent davantage, alors vous êtes en passe de passer d’un petit groupe intervenant ici et là à un groupe de guérilla urbaine. Si vous vous situez dans un contexte plus large, celui de la lutte pour arrêter le « Train Maya » et les massacres dans la forêt tropicale et des combats des peuples autochtones contre la destruction de leurs moyens de subsistance, alors vous n’êtes peut-être pas aussi loin d’un groupe de guérilla urbaine internationaliste que vous ne le pensez. Car cette étape recèle déjà une stratégie politique qui peut s’inscrire dans une continuité, puisqu’un objectif clair se profile à l’horizon. Si, au sein du « cœur de la bête » tant évoqué, vous établissez des liens mondiaux avec d’autres luttes ou réfléchissez concrètement à la manière de soutenir les luttes en cours, par exemple contre la destruction du climat, tout en sabotant le « Green Deal », alors il ne s’agit plus ici d’un mouvement éphémère. Parce que vous travaillez à partir d’analyses, que vous intervenez sur des terrains politiques et que vous créez une continuité en collaboration avec, par exemple, d’autres groupes que vous ne connaissez pas – que ce soit sous différentes appellations, sous un seul nom ou sous une étiquette.
Si vous avez acquis des compétences techniques qui vous permettent de vous infiltrer profondément dans les structures sociales des nazis, et si ces informations parviennent à des personnes qui organisent des visites à domicile ciblées pour démobiliser les nazis, leur voler leurs armes, analyser leurs disques durs, vider leurs comptes, détruire leurs biens, etc. (!), alors peut-être que la manière dont vous vous situez n’est qu’une question de regard porté sur votre propre action. Quelle que soit la forme que prend votre organisation, nous voyons déjà poindre la guérilla urbaine. Si vous persévérez, accumulez de l’expérience, encaissez des défaites et continuez malgré tout, alors c’est là que réside le potentiel d’un groupe de guérilla urbaine en pleine prise de conscience. Si vous assurez la pérennité de votre quotidien (travail, logement, relations, discussions politiques) et de vos structures afin de préserver la capacité d’action du noyau offensif, vous créez alors les conditions nécessaires à l’existence d’un groupe de guérilla urbaine, aussi petit soit-il. Si, après un certain nombre d’actions offensives, vous constatez que tout cela est certes bien et juste, mais que cela ne représente en quelque sorte qu’une goutte d’eau dans l’océan, ou n’a apporté que peu ou rien, et que vous ne vous dissolvez pas pour autant ni ne vous retirez dans la sphère privée, mais que vous analysez ce qu’il faudrait faire pour sortir de la stagnation et explorer de nouveaux moyens d’intervention offensive, alors vous êtes proches de la guérilla urbaine. Si vous ne recherchez pas le « spectacle » dont le seul but est la présence médiatique, ni une intensification des attaques pour compenser le « manque de perspective politique », vous êtes proches de la guérilla urbaine. Si vous ne pratiquez pas la militarisation (que vous ne confondez pas avec la radicalité) comme réponse à vos questions – mais plutôt le sabotage, qui empêche, interrompt, bloque quelque chose afin d’exercer une influence fortifiante sur les luttes sociales locales et/ou mondiales –, alors vous êtes peut-être proches d’une condition préalable à la guérilla urbaine.
Et lorsque cela se produit en interaction avec d’autres groupes partageant des objectifs similaires, des avancées sociales révolutionnaires deviennent soudain possibles dans le contexte social, ce qu’un petit groupe ne peut à lui seul réaliser. En ce sens, les accords et les ententes entre différents groupes sont certes utiles et positifs, et constituent également un bond qualitatif par rapport à une pratique diffuse et en partie non engageante. Mais même si le nombre d’actions pertinentes reste important, si l’on n’a pas (au préalable) réfléchi à leur transmission et à leur ancrage au sein des mouvements sociaux, dans les milieux ou dans les secteurs de la société, leur impact s’estompe rapidement. L’objectif de chaque action de la guérilla urbaine est d’encourager, d’élargir les marges de manœuvre, de renforcer ou de consolider les luttes sociales, de transmettre des connaissances, etc. Il y a là une marge de progression pour certains groupes dont on devine, à travers leurs déclarations et la mise en œuvre de leurs actions, que les capacités se rapprochent de celles d’un noyau de guérilla urbaine. Il s’agit toujours, encore et encore, de la lutte pour gagner les cœurs et les esprits des gens. Toucher ces derniers est la tâche des noyaux offensifs. Les médias ne s’en chargent pas à leur place. Cependant, les groupes qui ne participent pas à des actions offensives peuvent également apporter leur soutien en contribuant à diffuser les interventions réussies et, le cas échéant, en les mettant activement en débat (journaux muraux, distributions de tracts, banderoles, participation à des manifestations, diffusion de communiqués au-delà de la bulle). En effet, un noyau offensif est déjà tellement accaparé par la mise en œuvre d’une action qu’il lui est impossible de s’occuper de tout ce qu’il serait judicieux de faire.
Il ne s’agit pas là d’un jeu de mots ou d’une simple chicane lexicale. Au contraire, la prise de conscience détermine également notre propre positionnement et les options qui en découlent. Ce ne sont pas seulement les choix des noyaux offensifs qui déterminent l’impact d’une action ; les structures qui soutiennent cette perspective sans la mettre elles-mêmes en pratique sont également mises à contribution.
Nous ne partageons pas l’affirmation contenue dans la brochure « Disruption » selon laquelle il ne serait plus aussi facile aujourd’hui qu’autrefois d’appeler à mener des actions clandestines. Les moyens techniques dont disposent les organes de répression se seraient développés à un point tel que seuls des groupes très disciplinés et spécialisés seraient encore capables de commettre des dégradations matérielles sans se faire prendre. Nous en tirerions exactement la conclusion inverse : les groupes offensifs existants disposent d’une expérience qui leur permet de défier même les moyens techniques des organes de répression, comme en témoignent à nos yeux les nombreuses attaques offensives. Ces groupes sont peut-être en mesure de se réinventer en tant que groupe de guérilla urbaine s’ils le souhaitaient. Et les nouveaux groupes devraient s’organiser en s’appuyant sur ce bagage d’expérience. Et c’est probablement ce qu’ils font, car il est aujourd’hui élémentaire de savoir qu’il faut éviter de laisser des traces d’ADN et que le simple fait d’éviter les empreintes digitales ne suffit plus. Une telle position défensive dans la brochure ne fait que semer une incertitude inutile chez les nouveaux groupes, plus jeunes, et ne contribue pas à les encourager. L’histoire prouve que chaque époque engendre ses propres formes d’organisation, capables de contourner les moyens dont disposent les organes de répression à un moment donné. La résistance existera toujours. Et elle s’appropriera sans cesse les moyens nécessaires pour se défendre efficacement. Et l’être humain, dans sa volonté de liberté, peut développer un potentiel créatif. Si l’on regrette les conditions qui prévalaient pour les actions offensives il y a dix ans ou plus, cela peut certes se comprendre, mais cela n’aide guère si cela débouche ensuite sur une vision générale de la pratique offensive qui a un effet démobilisateur sur le plan politique. La résistance évolue toujours au gré des conditions. Aujourd’hui, plus personne ne rédige de déclaration à l’aide d’outils analogiques, comme une machine à écrire, mais à l’aide d’un ordinateur. Le cryptage et l’envoi des revendications se font par voie numérique. Tout comme l’enveloppe laissait des traces, l’envoi numérique laisse lui aussi des traces sur le réseau, que l’on s’efforce de minimiser autant que possible. Selon les auteurs de la brochure, « seuls des groupes très disciplinés sont encore capables de commettre des dégradations matérielles ». Cela tend plutôt à créer des mythes. Il est toujours bon, en tant que groupe offensif qui se dote d’une structure solide ou qui souhaite s’en doter à l’avenir, de faire preuve de discipline. Celleux qui célèbrent les actions offensives comme un mode de vie se rendront peut-être compte, en cas d’arrestation, qu’ielles auraient pu trouver ailleurs les mêmes sensations fortes, mais sans prendre de risques. Et la « spécialisation » mentionnée plus haut a également de quoi faire reculer. Lorsqu’un groupe a incendié quelque chose ou l’a paralysé de manière significative par d’autres moyens, il s’est généralement doté au préalable des connaissances nécessaires pour que l’engagement des forces soit proportionné au succès politique. Pour que le sabotage aboutisse et qu’un objectif politique soit ainsi atteint. So what ? Où est le problème ?
Certain-e-s rêvent d’une guérilla. La plupart d’entre nous ont tendance à envisager la guérilla en dehors de notre propre contexte. Peut-être réfléchit-on à la guérilla à travers ses manifestations historiques, souvent discutables. Mais on ne la transpose pas à notre propre groupe.
Vous vous fermez ainsi vos propres perspectives. Il ne manque peut-être qu’un soupçon de prise de conscience à votre groupe pour qu’il décide de se réorienter en tant que groupe de guérilla urbaine. L’enquête qui s’abat sur vous, le profilage qui vous a localisés et les méthodes auxquelles l’État a eu recours pour vous démanteler ne devraient pas laisser mûrir la terreur de cette prise de conscience avant même que vous n’ayez envisagé la guérilla urbaine. La répression violente qui vise actuellement notamment l’antifa et d’autres groupes a entre autres pour objectif de briser la capacité et l’évolution vers une perspective de groupes de guérilla urbaine social-révolutionnaires capables d’agir. Le bouleversement à venir et la restructuration du pouvoir nécessitent une transition aussi fluide que possible, c’est-à-dire sans contradiction. Il vaut mieux que les fascistes aient la possibilité de participer à l’élaboration de cette transition, car ils garantissent toujours la pérennité du pouvoir, contrairement à une perspective anarchiste qui ne fait aucun compromis en matière de pouvoir. Au contraire, on a même besoin des forces fascistes pour la transition afin de la sécuriser. Le fait de déplorer la sévérité avec laquelle l’État réprime les propres pratiques, par exemple celles de l’antifa, et non celles des fascistes, ne fait que montrer à quel point certain-e-s militant-e-s se prennent peu au sérieux en tant qu’acteur.ice.s. Ce ne sont pas les fascistes qui constituent une menace pour le pouvoir, mais les groupes anarchistes qui s’emparent des contradictions sociales, se rangent aux côtés des troubles sociaux et s’attaquent en même temps aux fascistes. Car les bouleversements évoqués dans l’introduction conduiront à des contradictions et des fractures sociales et libéreront des forces en quête d’orientation. Une guérilla urbaine, un mouvement anarchiste social et offensif de masse (visible et accessible sur les lieux de tension) peut rapidement devenir un facteur, et donc un problème, pour la légitimation de l’énorme processus de restructuration du pouvoir.
En ce sens, ce texte est un attentat contre notre cerveau.
Cette prise de conscience doit s’accompagner d’une réflexion sur notre propre pratique, et il faut se concentrer sur les répercussions de cette prise de conscience afin de mener une analyse de la situation actuelle de notre groupe. Et de celle qu’il pourrait atteindre. Et du potentiel qui découle de cette prise de conscience.
La guérilla urbaine a besoin de nous.
Elle a besoin de structures et d’un entourage sur lesquels elle peut compter. Elle a besoin d’engagements qui soient respectés. Elle a besoin de certitudes, pas d’inconstance. Elle a besoin de continuité et de capacité d’action. Même lorsque la résistance est au plus bas, elle peut encore attaquer, susciter l’espoir, ouvrir des voies, protéger concrètement les gens, etc. La guérilla urbaine est encore capable, même dans une situation qui semble socialement désespérée, de mener des combats défensifs-offensifs. Car chaque combat défensif recèle le potentiel d’une contre-attaque. Plus la destruction de la Terre et des moyens de subsistance de tous les êtres vivants est grande, plus la nécessité d’une révolution sociale est grande.
La guérilla a besoin de canaux de communication et de diffusion sûrs, clandestins et fiables.
Outre d’autres excellents journaux, la guérilla a besoin d’au moins un journal analogique, produit clandestinement et bénéficiant d’une diffusion efficace et sécurisée. L’État ne doit avoir aucune connaissance des personnes qui le réalisent. La guérilla a besoin d’un tel support, qui échappe au contrôle des médias numériques, afin que les débats et échanges puissent se poursuivre dans une situation tendue.
Un journal (on connaît encore à peine ce concept : un truc en papier, qui bruie entre les mains, aussi « analogique » que le papier toilette), qu’elle n’a pas à réaliser elle-même, mais qui est géré par d’autres noyaux militants, afin que des conseils et des instructions puissent trouver leur chemin vers les mouvements sociaux, sans être diffusés sur Internet. Il s’agit moins de s’accrocher à de vieilles structures dépassées que d’adapter ces structures aux défis à venir. Des débats offensifs qui ne tombent pas directement entre les mains des nazis, des guides pratiques et des consignes de sécurité pouvant revêtir une importance vitale pour les noyaux offensifs, justifient un tel projet analogique. Le risque que nos projets numériques puissent être simplement mis hors service, comme « Linksunten », ou qu’en cas de guerre, Internet soit ralenti comme lors de certaines révoltes récentes dans d’autres pays, ou encore que nos projets numériques soient inondés de contenu indésirable ou de désinformation difficile à détecter, ou enfin que le réseau soit tout simplement coupé, rend nécessaire la mise en place d’alternatives. Celles-ci doivent être mises au point et disponibles au moment où elles seront réellement nécessaires. Un tel projet devrait être l’affaire d’un mouvement militant au sens large, s’étendant jusqu’au mouvement pour le climat.
Soit dit en passant : s’ils bloquent l’accès à nos médias, si nous ne pouvons plus les consulter comme c’était le cas il y a quelques années avec « Linksunten », alors l’accessibilité à X, Meta, etc. devrait également être réduite à néant. Le prix à payer pour une attaque contre des médias incontrôlés et libres de toute domination devrait être élevé. Il faudrait avoir en réserve un plan B permettant de contourner avec succès les interdictions visant les plateformes et les médias analogiques. Il est possible de faire bien plus que ce que l’on croit.
La guérilla a besoin de marges de manœuvre non contrôlées dans la vie quotidienne.
Chaque réservation en ligne, chaque paiement par carte au supermarché sape la résistance. La guérilla a besoin de transactions de paiement non contrôlées. Celleux qui acceptent volontiers d’être suivi-e-s créent les conditions nécessaires à l’encerclement et à l’anéantissement des structures subversives. Celui ou celle qui paie par carte ouvre la porte à un fascisme qui n’a qu’à se servir de nos données pour nous traquer et nous éliminer à l’aide d’algorithmes. Le paiement par carte est parfois devenu inévitable – mais il n’est pas impossible de le contourner. Une pression, un refus massif, que ce soit face à la puce sanitaire, lors de la réservation de voyages ou lors de l’achat le plus banal, n’est pas sans effet. Les magasins qui nous obligent à payer uniquement par carte doivent être boycottés.
Perturber ou désactiver complètement les caméras et les systèmes de surveillance, incendier les véhicules en mode « surveillance » et utiliser des brouilleurs de téléphones portables, des détecteurs de micros, etc., devrait devenir une pratique courante et bien rodée. Le malaise face à la surveillance s’étend profondément au sein de la société civile, où des alliances potentielles sont envisageables.
La guérilla urbaine a besoin de lieux de refuge et d’une culture de solidarité. Chaque téléphone portable présent lors d’une réunion sape cette solidarité et met en péril les structures. Chaque présence d’un téléphone portable empêche ou rend difficile pour les membres de la guérilla urbaine d’aborder des thèmes et des questions qui ne peuvent être soulevés dans un cadre surveillé. La dépendance aux smartphones, le fait de les emporter dans tous les recoins de ta ville et chez tous tes ami·e·s, complique et détruit également le milieu dans lequel évolue la guérilla urbaine. Dans des relations sociales surveillées – et le smartphone est le garant de cette surveillance –, la possibilité technique de surveillance sape les conversations confidentielles. Le smartphone détruit les relations de confiance. Personne n’aurait l’idée d’échanger des confidences personnelles, des banalités ou des prises de position politiques en présence physique d’un agent du BKA ou d’un informateur. En présence du « smartphone » de l’informateur, cette culture ne s’applique souvent plus. Les membres des noyaux offensifs devront toutefois se mordre la langue sur certaines questions (qui peuvent te paraître insignifiantes, mais qui ne le sont pas pour la personne qui les pose) s’ils savent que leur interlocuteur porte un micro caché. Celleux qui vivent dans l’illusion de n’avoir rien à cacher parlent sans retenue. Mais celui ou celle qui est conscient-e de la répression et qui doit protéger un projet tel qu’un noyau offensif se gardera bien de s’ouvrir ou d’intégrer naturellement des demandes de soutien dans les conversations. La guérilla a besoin d’une approche différente face à la surveillance technologique, qui s’est déjà largement ancrée dans de nombreux secteurs de la société. Ce travail doit être mené par de nombreux groupes. Ce n’est pas le problème « privé » d’un groupe de guérilla urbaine.
La guérilla urbaine s’étonne de voir des gens préférer partir au Kurdistan pour y mener la lutte armée, plutôt que de renforcer ici la perspective d’une guérilla urbaine en phase avec son temps et ancrée localement.
L’ennemi semble clairement identifié dans les régions en guerre, là où l’armée turque réprime la lutte des Kurdes et les bombarde. Celleux qui le souhaitent ne s’attardent pas trop sur les contradictions qui, pour nous, soulèvent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Nous pensons certes que personne ne se facilite la tâche en partant se battre ailleurs. Même si la critique d’un « tourisme révolutionnaire », par exemple vers l’Amérique latine, concernait déjà des mouvements plus anciens. Pour nous, la contradiction ne réside pas seulement dans le fait de partir, mais aussi dans le fait d’aller s’organiser au sein d’une structure hiérarchique.
Est-ce trop pénible pour nous, révolutionnaires, de nous enfoncer dans les bas-fonds d’une organisation clandestine dans ce pays, qui n’apporte aucune reconnaissance ? Dans laquelle notre identité, notre ancrage et notre identification ne se construisent pas dans le cadre d’une guérilla ou d’une armée existante, mais où nous devons nous-mêmes travailler sans relâche et lutter quotidiennement pour rester des sujets révolutionnaires ? Nous sommes constamment soumis-e-s à la corruption, et une partie de la soi-disant gauche défend à chaque occasion qui se présente la démocratie et les « valeurs de liberté », protégeant ainsi secrètement sa propre prospérité et ses privilèges, qui ne peuvent exister sans l’exploitation d’autres pays. Dans ces conditions, on peut parfois être pris-e de colère et avoir envie de « prendre le large ». Mais s’agit-il aussi d’une attitude de consommateurs bien élevés qui se précipitent vers le Rojava pour échapper à une contradiction qui, dans notre pays, exige beaucoup d’énergie et de réflexion ? Et quel est, pour certaines personnes, notamment celles socialisées dans la masculinité, le lien entre leur propre militarisme incontesté et leur fétichisme des armes, d’une part, et l’attrait qu’exercent sur elles ces théâtres de guerre, d’autre part ? Qu’est-ce qui alimente cette projection sur une structure hiérarchique et autoritaire dominée par le PKK ? La « libération des femmes » nous apparaît, dans ces argumentations, comme une feuille de vigne destinée à permettre de se rapprocher des armes. Qu’est-ce que cela apporte concrètement sur place, au Rojava, ou ici, dans notre pays, si ce n’est affaiblir la guérilla locale, ici même ?
Étant donné que les tactiques et stratégies militaires, ainsi que certaines alliances politiques désastreuses, par exemple avec les États-Unis, diffèrent fondamentalement, tant par leurs défis que par leurs objectifs, des critères politiques et des objectifs concrets de la guérilla urbaine dans notre pays, il n’est pas surprenant, au vu des résultats, qu’il existe un parallèle entre ces combats qui ne se reflète pas dans les actions des groupes de guérilla urbaine. Et qui ne se font même pas référence de manière notable.
La guérilla urbaine nécessite une approche des conflits différente de celle qui s’est dégagée au cours des dernières décennies dans le cadre d’une politique identitaire.
Au sein de la guérilla urbaine se reflètent bien sûr également les lignes de fracture sociales, lorsqu’elles ne font pas l’objet d’un débat satisfaisant dans le cadre de la société, dont la guérilla pourrait tirer profit. Les noyaux offensifs souhaitent pouvoir tirer profit des débats menés dans leur entourage et qu’ils soient menés avec sérieux, rigueur et sans tomber dans les pièges identitaires. Ou qui aient même la force de concilier les divergences politiques sans pour autant compromettre une perspective anarchiste. Les groupes de guérilla urbaine ne peuvent pas résoudre toutes les questions qui peuvent se poser au sujet des conflits sociaux, y compris au sein même des noyaux offensifs. Même si une guérilla urbaine s’est constituée sous le signe d’une motivation anarchiste, des positions claires peuvent néanmoins rapidement vaciller. Car la réalité est complexe et en constante évolution, et elle nécessite une réflexion et une réaffirmation de soi permanentes. Après tout, la guérilla urbaine doit, selon le pays et la situation, faire preuve d’une force intérieure capable d’affronter la prison, et peut-être à l’avenir aussi la torture ou la mort. (La possibilité d’une destruction par la prison et des conditions assimilables à la torture s’est avérée être un problème pour les antifascistes recherchés issus du soi-disant « complexe de Budapest », qui, en se manifestant, tentent d’anticiper une extradition vers la Hongrie). Certes, la guérilla urbaine a l’« avantage », en tant que noyau offensif, de devoir sans cesse gérer des contradictions internes afin d’assurer sa capacité d’action et d’établir les relations de confiance nécessaires à cet effet. Mais lorsque, par exemple, des controverses existentielles éclatent au sein de structures dites de gauche, cela peut également entraver la capacité d’action de la guérilla urbaine. Si vous avez du mal à vous en faire une idée, il suffit de penser brièvement aux divergences concernant la guerre au Proche-Orient. Ou aux discours sur le dé-colonialisme au sein du spectre antiraciste, avec leurs répercussions jusque dans les camps antiracistes. Ou encore aux divergences et aux blessures, qui n’ont toujours pas été surmontées à ce jour, liées à la gestion de la pandémie et aux mesures prises par l’État.
En dehors des groupes fixes et contraignants, on évite plus rapidement les conflits difficiles et on procède plus vite à des ruptures que ne le justifie le développement de perspectives révolutionnaires. On se repositionne simplement ou on s’enlise, dans un plaisir tourmenté, dans des luttes identitaires contre l’adversaire du moment au sein de structures dites de gauche. Les ruptures sont également rapidement saisies comme une occasion de dépolitisation, car elles servent de preuve du fossé qui sépare les aspirations de la réalité. Là où les ruptures sont inévitables sur le fond, il n’y a pas d’autre issue, mais de nombreux conflits sont soumis à une culture identitaire qui ne supporte aucune divergence, et encore moins capable d’échanger à ce sujet et de parvenir à des solutions communes.
La guérilla urbaine repose sur notre capacité à distinguer les différents types de conflits. Quelles sont les causes profondes de ces conflits : l’égoïsme, la soif de domination, les luttes de pouvoir, les querelles et la concurrence ? Où se manifestent-ils dans des vanités blessées et des troubles psychologiques ? Et où reposent-ils réellement sur des divergences fondées sur le fond ? Nous savons tous-tes qu’il s’agit parfois d’un mélange de ces éléments. Mais une divergence politique par rapport à une autre position est discutable. Lorsque les fondamentaux de l’orientation politique coïncident, par exemple pour une société sans hiérarchie, celles-ci constituent le point de départ.
Grâce à la compréhension mutuelle, nous pouvons parvenir à surmonter la divergence, qui peut alors devenir un enrichissement politique. Cette capacité à discuter et à faire preuve de bienveillance réciproque a disparu chez beaucoup d’entre nous, au sein de ce qu’on appelle la « gauche », car nous préférons souvent nous voir dans une position de supériorité identitaire plutôt que de reconnaître la diversité des réalités. Une divergence alimentée par les egos revêt souvent les traits des « habits neufs de l’empereur ». Les gens n’osent pas contredire les positions défendues par des personnalités égoïstes et avides de pouvoir, de peur de se retrouver eux-mêmes pris dans un shitstorm. Une telle structure, un tel milieu n’offre pas de base à une guérilla urbaine, celle-ci devant pouvoir s’appuyer sur des relations et des liens durables, solidaires, humains et dignes.
C’est à nous de créer ces structures, de nommer les différences, de les exprimer et d’en tirer ensemble des leçons, ou encore d’en tirer les conséquences là où la politique de pouvoir et les structures de domination ne changent pas. Tout comme certaines personnes puisent leur force dans une politique identitaire, cultivent la contradiction, font de la concurrence leur raison d’être et donnent libre cours à la jalousie et à la haine envers les autres, voire agissent de manière manipulatrice, la compréhension envers d’autres personnes, qu’il s’agit de rallier aux idées anarchistes, ne peut pas mûrir.
La guérilla urbaine a besoin d’un entourage vigilant, capable d’identifier les mouchards et les personnes indignes de confiance, les frimeurs et les cabotins, et de les tenir à l’écart. Ou plutôt, de les exclure de toutes les structures, aussi insignifiantes soient-elles en apparence. Les structures des luttes sociales sont bien sûr organisées de manière ouverte et accessible, et une paranoïa aveugle détruit les relations de confiance indispensables. Les relations de confiance naissent de la découverte mutuelle et de l’interaction sociale. Certains informateurs de l’État ne supportent pas cette proximité : soit ils fraternisent, soit ils doivent être retirés par leurs « officiers supérieurs ». Il existe bien sûr ces répugnants personnages, formés et infiltrés de manière ciblée, comme Marc Kennedy, qui sont même allés jusqu’à nouer des relations. Les informateurs de l’État qui sont démasqués doivent craindre de payer le prix fort pour leur travail. On ne peut jamais totalement exclure la présence d’informateurs recrutés qui agissent au sein d’un mouvement et qui, pour de l’argent ou d’autres « avantages », par chantage ou en exploitant des divergences politiques, livrent en pâture des structures et, concrètement, des personnes. Nous pensons toutefois qu’un Domhöfer n’aurait jamais été profondément intégré à une culture sociale et humaine d’un mouvement antifasciste non patriarcal, ce qui a fait de lui, à bien des égards, un risque pour la sécurité. Plus nos structures sont humaines et socialement crédibles, plus les relations de confiance sont solides et plus il y a de place pour nos propres contradictions, plus une personne recrutée est susceptible de faire un pied de nez aux services secrets et d’informer ses ami-e-s.
Un mouvement social anarchiste peut même agir au sein des différents appareils et arracher des personnes à ces structures au sein de l’armée, de la police et des services secrets. Toute personne qui tourne le dos à un organe de répression de l’État et rend compte de son fonctionnement interne contribue à l’évaluation de l’adversaire. Toute personne qui sympathise avec un mouvement social-révolutionnaire et lui transmet des informations le fera en raison de contradictions intérieures par rapport à son travail et grâce à la force de persuasion du mouvement révolutionnaire. Le simple fait de détourner le regard constitue déjà un soutien qu’il ne faut pas sous-estimer. En général, les structures de répression de l’État sont occupées par des personnes qui ont tendance à privilégier des solutions de droite et autoritaires. Mais dans tous les appareils, il y a des personnes en proie à des contradictions, qui sont déchirées par ce qu’elles font. Ou dont la réflexion peut être stimulée par nos paroles. Il est juste, dans une confrontation directe avec les organes de l’État, de les considérer pour l’instant comme un bloc monolithique. Il est faux de considérer ce bloc monolithique comme absolu et de ne pas voir les marges de manœuvre dont nous disposons. Dans des situations conflictuelles, lors d’une grande manifestation par exemple, un appel lancé en masse pour inciter des unités à se retirer ou à se mutiner peut s’avérer judicieux. Au-delà des situations conflictuelles polarisées, il convient d’explorer les confrontations directes sur le fond, mais uniquement si ton action s’inscrit dans le cadre d’un groupe et si ton interlocuteur n’a pas d’intérêt tactique à mener cette discussion.
Résumons encore une fois.
Comme nous l’avons déjà laissé entendre, la guérilla urbaine ne tire pas sa légitimité de la possession ou de l’accès à des armes à feu. Elle ne se définit pas non plus par l’utilisation de telles armes, par exemple à des fins d’autodéfense et de protection personnelle. La guérilla urbaine tire sa légitimité de la mise en place d’une structure invisible pour l’adversaire, à partir de laquelle une pratique continue est possible. Cette pratique se définit par ce qui soutient un mouvement social. Là où des ruptures révolutionnaires peuvent être détectées et rendues visibles, et là où des tendances révolutionnaires peuvent être renforcées, voire portées de l’avant, par l’action révolutionnaire. La guérilla urbaine ne se légitime pas nécessairement par l’action visible ; elle opère peut-être dans l’ombre et met en place une structure de haut niveau pour d’autres luttes (collecte de fonds, hébergements, mesures de protection des noyaux offensifs, ravitaillement des militant-e-s entré-e-s dans la clandestinité, etc.). C’est le groupe qui décide de ce niveau en fonction de ses possibilités et des nécessités politiques. L’existence même d’un groupe de guérilla urbaine est déjà un succès. Cette existence n’est pas une fin en soi. Elle ne se contente pas de faire étalage de son existence, elle agit – conformément à ses objectifs et à ses impératifs, elle s’efforce même, lorsqu’elle est sur la défensive, d’adopter une attitude offensive. Et de rester lucide dans l’offensive afin de rallier politiquement le plus grand nombre possible de personnes, car la perspective d’une révolution doit s’inscrire dans le cadre d’un combat social. Une révolution qui ne se situe pas au cœur des processus sociaux et/ou qui n’y est pas ancrée ne sera qu’un énième projet militariste, sans aucune valeur pour les luttes sociales. L’adversaire a tout intérêt à militariser les conflits sociaux dès lors qu’ils acquièrent un potentiel révolutionnaire. L’histoire en regorge. Sur le terrain militaire, tout groupe de guérilla urbaine et tout mouvement de révolution sociale peut être anéanti. L’adversaire intensifie ses efforts de contre-propagande et de désinformation, ainsi que ses actions contre-révolutionnaires et ses attaques militaires. L’infiltration politique et matérielle par des groupes et des courants militaristes, qui vise à militariser les groupes de guérilla, les groupes militants de masse et les mouvements sociaux, est une condition préalable à l’écrasement des soulèvements sociaux. La présence de groupes militarisés au sein des mouvements sociaux et révolutionnaires permet toujours à l’État de garder un pied dans la porte ; c’est pourquoi il convient, dès le début, d’être attentif à ces groupes lorsque des conflits sociaux surgissent. Ils détruisent le mouvement ou sont prêts, le cas échéant, à prendre la « direction » au sein du mouvement social lorsque le pouvoir est sérieusement remis en cause. C’est au sein de ces groupes que se niche la soif de pouvoir. La plupart du temps, ils n’ont pas non plus une conception antimilitariste globale et se concentrent sur un adversaire contre lequel il faut recourir à la force militaire. Il leur manque une conception antimilitariste fondamentale et universelle. Ils préfèrent de loin une guerre civile à une révolution sociale. Car la révolution sociale implique leur propre perte de pouvoir.
La réponse à la militarisation des conflits sociaux, des mouvements et des révoltes et soulèvements de masse ne peut venir que d’une prise de conscience profondément ancrée, au sein même des mouvements sociaux, d’une opposition politique fondamentale à tout ce qui relève du militaire. Les mouvements sociaux contrent la militarisation d’un conflit en élargissant la pratique révolutionnaire sociale, qui vise à étendre le pouvoir de la rue à une échelle telle qu’elle bloque tout fonctionnement de l’État et contraint, au mieux, l’adversaire à des compromis ou à des retraites tactiques. Un processus révolutionnaire, une fois enclenché et mis en marche, doit être poursuivi avec cohérence. Telle est la leçon tirée de nombreuses luttes sociales et révolutions sociales qui se sont contentées de compromis ou qui n’ont pas osé étendre les processus révolutionnaires et les ont interrompus. Le pouvoir assiégé profitera de ce moment et se montrera comme un adversaire impitoyable afin d’anéantir le mouvement. Pour que, une fois de plus, la défaite s’inscrive profondément en nous. C’est la peur qui leur confère le pouvoir. Rien d’autre. Si les mouvements sociaux parviennent à s’étendre, à s’ancrer au sein même du centre bourgeois, à mobiliser de larges couches de la société grâce au pouvoir de la rue par une combinaison équilibrée de blocages, de refus, de grèves, de militantisme de masse et d’actions de guérilla, la militarisation se heurte alors à un problème de légitimité. L’économie doit être paralysée pour pouvoir dicter nos conditions et faire payer un prix élevé à l’intervention militaire. Dans les dictatures, ces conditions sont bien plus difficiles à remplir si l’armée ne s’effondre pas, au moins en partie, si elle ne reste pas neutre ou si elle ne se désagrège pas d’elle-même en raison d’un taux de désertion élevé.
Mais d’une manière générale, l’adversaire pense et agit par habitude et de manière systémique en termes de solutions militaires, alors que nous devons penser en termes de réponses sociales. L’ennemi tente toujours de nous entraîner sur le terrain des solutions militaires lorsque nos réponses sociales deviennent trop dangereuses pour lui, lorsque les « tables rondes », la gestion du mouvement, les organisateu-rice-s et les dirigeant-e-s du mouvement échouent, voire lorsque les concessions ne font plus effet. Il est dans son élément dans cette façon de penser militaire et patriarcale. Si nous pensons en termes militaires, nous ne ferons que restructurer la domination, sans la faire disparaître. La guérilla urbaine peut certes, à l’aide d’armes, assurer des combats en renfort ou contraindre certains protagonistes de l’adversaire à se mettre ponctuellement sur la défensive – mais elle ne peut mener à elle seule la révolution sociale. Elle en est un facteur très important, mais jamais le facteur décisif et unique.
La guérilla urbaine dont nous parlons ne poursuit pas un objectif de prise de pouvoir, mais celui de sa disparition. La guérilla urbaine cherche à entrer en confrontation avec les mouvements sociaux et développe ses attaques dans une interaction politique avec d’autres luttes et leur répercussion sur les actions militantes, voire armées. Cette répercussion n’est pas à elle seule déterminante pour l’action révolutionnaire d’un groupe de guérilla urbaine. L’action peut, et doit parfois même, se mener indépendamment du mouvement social lorsque celui-ci restreint en partie son champ d’action, se cantonnant à des revendications d’ordre symbolique, à des concessions minimales ou au désir de participer au pouvoir.
Il est toujours important pour la guérilla urbaine de conserver son orientation sociale.
La guérilla urbaine a besoin d’un mouvement qui n’oublie pas ses prisonnier-e-s, mais qui les considère comme faisant partie intégrante du mouvement, même s’ielles en sont séparés physiquement. Les prisonnier-e-s font partie d’un combat qui doit être mené différemment à l’extérieur qu’à l’intérieur des murs. Lors de chaque action, lors de chaque manifestation, les prisonnier-e-s doivent être mis-e-s en avant. Lorsque l’AfD est bloquée à Riesa, les prisonnier-e-s doivent être visibles, que ce soit sous forme de pancartes portant leurs noms ou dans l’appel à manifester. Cela va de soi.
Quelques militants d’antifa viennent de se livrer volontairement pour éviter d’être extradés vers la Hongrie, où Maja, par exemple, est incarcérée dans des conditions s’apparentant à de la torture. La pression exercée par l’État sur les antifas, l’extradition criminelle de Maja vers la Hongrie par la justice allemande et une vague fasciste qui ne s’arrêtera pas devant les institutions étatiques exigent des réponses. Aucun-e prisonnier-ère, aucun-e personne en fuite ne doit être oublié-e. Accueillons-les parmi nous. Amplifions leur voix en aidant à la faire entendre à l’extérieur.
Et la guérilla urbaine a besoin d’un mouvement qui soutienne la lutte en prison et la rende visible à l’extérieur. Chaque prisonnier-ère est un-e otage de l’État et sert également à diviser et à briser un mouvement. Si nous gardons le silence sur nos prisonniers-ères, nous amputons toute perspective de libération de la domination. Une société qui doit enfermer ses contradictions en prison n’est pas une société libre. Un mouvement qui garde le silence sur ses prisonnier-ères se trouve déjà dans une trêve unilatérale avec l’ordre établi. La guérilla urbaine a besoin d’un large débat sur la prison et, à l’avenir, d’un débat sur la possibilité de la torture et sur la manière d’y faire face ! Les structures organisationnelles de la guérilla urbaine doivent rester capables d’agir face à cette éventualité.
La guérilla urbaine n’est pas quelque part là-bas.
Au contraire, nous en faisons partie en révolutionnant une culture quotidienne inclusive, en faisant preuve de sérieux et d’engagement dans les discussions et les prises de décision. Nous constituons le terreau d’une guérilla urbaine et permettons aux groupes existants d’aborder et de mener à bien cette évolution qui les attend, dans le cadre d’une culture de résistance sociale plus large. Nous sommes la guérilla urbaine lorsque nous en reconnaissons la justesse et la nécessité, que ce soit par choix personnel ou en raison de nos conditions de vie qui nous empêchent de participer directement à l’un des noyaux offensifs.
La guérilla urbaine existe grâce à nous – et en relation avec les noyaux offensifs déjà existants. C’est à nous qu’il revient de redéfinir le projet de la guérilla urbaine, de le repenser et de le façonner en fonction des exigences des affrontements à venir.
Groupe de projet « Paix aux chaumières – Détruisons les palais, les géants de la tech et démantelons les structures chauvines et fascistes »
[Traduit de l’allemand. Publié sur emrawi.org le 8 février.]
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