publié sur rebellyon le 15/08/2026
Le 23 juillet dernier, huit personnes ont été arrêtées préventivement avant la manifestation NoTAV du 25 juillet. Elle ont depuis ont été mises en examen à Paris pour « association de malfaiteurs ». Le résultat d’une coopération minutieuse des appareils répressifs franco-italiens.
La lutte contre le doublement de la ligne ferroviaire continue de faire les choux-gras estivaux de la presse nationale. Après une manifestation historique le 25 juillet 2026 en marge de la 10e édition du festival « Alta Felicita » à Venaus et du 15e anniversaire de « La République libre de la Maddalena » qui s’est terminée par un joli saccage de divers chantiers dans la vallée de Suza, la répression s’est mis en branle afin de rassurer la compagnie TELT (Tunnel Euralpin Lyon Turin) que les 1 millions d’euros de dégâts ne resteraient pas impunis.
L’internationale de la surveillance
En parcourant les journaux ce 13 août, on apprend en réalité que les ministères de l’Intérieur et les services de renseignement s’activaient en coulisse des deux côtés des Alpes bien en amont de la manifestation annoncée. La coopération franco-italienne s’est mise en place à partir du moment où les flics italiens ont alerté les services français de la forte probabilité que de nombreuses personnes traversent la frontières dans le but de participer à la manifestation. On apprend même plus précisément dans le Monde qu’un Français que les renseignements italiens ont placé dans leurs petites fiches comme proche des Soulèvements de la terre a été signalé par les Italiens aux Français qui ont mis en place une enquête administrative et une filature sur cette personne et son entourage. Sur la simple mention d’aller-retours à la frontière.
Petit à petit, le filet de la surveillance s’élargit alors même qu’on ne comprend pas bien quel cadre légal permet cette surveillance, outre la suspicion d’un déplacement prochain vers l’Italie. Ainsi, un groupe d’une dizaine de personnes est activement surveillé par les services de renseignement de la Préfecture de Paris qui les prend en photo et les filme abondamment, notamment pour tenter de déclencher une interpellation préventive. Les flics prétendent avec leurs images que le groupe se serait entraîné à lancer « ce qui ressemble à des engins explosifs » dans les anciens tunnels ferroviaires de la petite couronnne. Assez pour que les services de renseignements de Paris soient effrayés par ces « entraînements » qui constituerait selon eux la preuve de la préparation d’une action violente contre la ligne Lyon-Turin.
« On a été traités comme un groupe terroriste »
Le 23 juillet, soit donc deux jours avant la manifestation au départ de Venaus, huit personnes sont interpellées préventivement sur simples éléments de notes de surveillance de l’enquête administrative. Des persquisitions sont réalisées chez chacun·es des interpelé·es, leurs matériel informatique ainsi que leurs moyens de communication saisis. Le 27 juillet, les huit interpelé·es sont mis en examen pour pour “association de malfaiteurs, détention et transport de produits incendiaires en bande organisée”. Le parquet de Paris leur reproche notamment la détention de mortiers d’artifices, mais également de téléphones dédiés à la mobilisation et au déplacement en Italie.
Hier, mercredi 12 août, ils et elles ont toustes été relâchés après un passage à la chambre d’instruction de Paris, malgré l’insistance du parquet de les placer en détention provisoire, relatée par les journalistes présent·es. Iels sont placé·es sous contrôle judiciaire en attendant leur procès.
La lutte NoTAV face à la répression, une histoire ancienne
Comme Notre Dame des Landes ou encore Bure, la lutte No TAV, de par sa pérennité et son intensité, a été et est encore un laboratoire de la répression policière comme juridique, par les Etats italien et français. Elle a fait l’objet de violentes opérations policières — pour n’en citer qu’une, l’évacuation de l’occupation en 2011, pour laquelle l’État italien déploie 2 500 policiers et soldats et lance 4 000 grenades lacrymogènes sur les manifestantEs, provoque des centaines de blessé·es et une cinquantaine d’arrestations. À la suite de ces nombreuses actions de sabotage, ce territoire est déclaré « zone militaire surveillée » par la police et l’armée.
Comme le coup de filet du 23 juillet dont Laurent Nunez se félicite dans les médias, la lutte NoTAV a fait l’objet de poursuites judiciaires massives : environ 1 000 militant·es ont été inculpé·es dans la vallée de Suza pour des actes de sabotage ou de protestation civile depuis les années 2000. Et les militant·s NoTAV font aussi régulièrement l’objet de perquisitions avec confiscation de matériel et interdictions d’accès au territoire déclaré zone militaire surveillée.
En dehors de la violence des flics, le mouvement contre le Lyon-Turin a été l’occasion de voir l’expérimentation en Italie de l’application du terrorisme contre inculpé·es accusé·es de sabotage des chantiers. Comme en France avec Tarnac, les inculpés du 8 décembre, l’affaire du Limousin ou encore celle d’usine Lafarge près de Marseille, l’Etat italien a utilisé la législation anti-terroriste pour alourdir les peines des militants et les contrôles judiciaires auxquels iels sont soumis·es. En 2013, a ainsi lieu le maxi-procès contre 53 militant·es accusé·es de terrorisme. Mille procédures judiciaires sont engagées. Un nouveau modèle de criminalisation des opposant·es politiques par le droit pénal est mis en place contre les « mauvais·es NoTAV » défini·es à travers la catégorie de l’« anarcho-insurrectionnaliste » et jugé·es non pas pour leurs actes mais pour leurs idées et leurs styles de vie. En 2014, la cours de Cassation de Rome annule finalement le jugement pour « terrorisme ».
L’urgence de lutter contre l’antiterrorisme
En Italie comme en France, à l’image de cette belle coopération répressive, les outils de l’antiterrorisme (notes blanches, surveillance sans enquête pénale préalable, incapacitation par des GAV préventives et prolongées, perquisitions et saisies de matériel, mise en détention provisoire…) sont de plus en plus utilisés hors du cadre soit-disant exceptionnel de l’antiterrorisme. Aux yeux de l’Etat, peu importe que les dossiers tournent à vide et que les preuves soient fabriqués de bric et de broc, il s’agit de remplir le triple objectif d’assujetir les personnes contestataires à des mesures individualisantes, de produire une confusion sémantique et une peur dans le grand public entre terroristes et militant·es et de construire des affaires sur mesures pour des jurisprudences futures.
Il est plus qu’urgent de se mobiliser face à l’antiterrorisme et la criminalisation des luttes sociales et environnementales quelles qu’en soient les formes. L’accumulation d’outils dans l’arsenal répressif ne joue pas que sur le sol national mais fait l’objet de coopérations de plus en plus importantes entre les différents Etats européens, comme on pu le voir se déployer ces dernières années avec la véritable « chasse aux antifas » déployée par l’Union Européenne pour apporter justice aux nazis hongrois. Le montage policier franco-italien menant à l’interpellation de ces huit camarades n’est qu’une illustration supplémentaire, s’il en fallait, des moyens développés à l’international pour nous empêcher d’agir.