Initialement publié sur Hotel Florida
La première fois que j’ai rencontré Savanna, Liz et Ines, iels m’ont offert des graines pour mon jardin. Je n’ai pas vraiment de jardin, mais j’adore les plantes, alors j’ai pris ces graines dans l’espoir de pouvoir les planter d’ici peu. Emballées dans des origamis réalisés à partir de pages de fanzines recyclées, soigneusement étiquetées en minuscules caractères, les graines d’ironweed, de firewheel et de monarde sont toujours sur mon bureau, attendant un coin de terre, un peu de soleil et une petite averse.
Le jour où Liz et Savanna ont été condamnées chacune à 50 ans de prison, j’ai tenu dans ma main ces sachets de graines de fortune et j’ai pensé à la gentillesse qu’ils symbolisent : des cadeaux offerts gracieusement par des inconnues qui étaient pourtant déjà des camarades, que j’en étais venue à considérer comme des amies, au cours des années qui ont précédé leur arrestation et leur incarcération.
Le 4 juillet 2025, un groupe de personnes s’est rassemblé dans l’obscurité devant le centre de détention de Prairieland, à Alvarado, au Texas, et a allumé des feux d’artifice, une manifestation bruyante destinée à atteindre les personnes enfermées à l’intérieur. Cet été-là, moins de six mois après le début du second mandat de Trump, l’ICE détenait des personnes à un rythme plus rapide que celui auquel elle pouvait les héberger ; Prairieland, conçu pour accueillir environ cinq cents personnes, fonctionnait bien au-delà de sa capacité d’accueil. Parmi les personnes enfermées ce soir-là se trouvait Leqaa Kordia, une Palestinienne originaire du New Jersey qui avait été arrêtée lors d’une manifestation organisée à Columbia en 2024 contre la guerre à Gaza, puis, un an plus tard, placée en détention pour cause de visa étudiant périmé, ce que ses avocats qualifiaient de représailles pour son militantisme. Le gouvernement l’avait également accusée d’avoir apporté un « soutien matériel » à un groupe terroriste, en invoquant l’argent qu’elle avait envoyé à des proches à Gaza ; un juge de l’immigration n’avait trouvé aucune preuve à l’appui de cette accusation. Elle se trouvait à Prairieland depuis mars, dormant à même le sol dans une pièce surpeuplée faute de lits suffisants. Elle s’y trouvait encore le 4 juillet, l’une des personnes que ce vacarme était censé atteindre.
Selon le récit de leurs propres avocats, les manifestant-es formaient un groupe peu structuré, dont beaucoup d’entre elleux ne se connaissaient pas. La planification, ainsi que les discussions sur les armes à feu que les procureurs ont projetées sur les écrans de la salle d’audience, concernaient certain-es d’entre elleux et pas d’autres ; Savanna, Liz et Ines n’y avaient pas pris part, étaient venu-ees de leur propre chef et étaient parti-es lorsque les gardiens du centre leur avaient demandé de s’en aller. Dans les jours qui ont suivi son arrestation, Savanna ignorait même qu’une fusillade avait eu lieu.
Un policier, intervenant suite à un appel au 911 passé par des agents de l’ICE à l’intérieur du centre, a été blessé par balle cette nuit-là. Il a été évacué par hélicoptère, soigné, puis autorisé à sortir le lendemain. L’État a qualifié cet incident d’attaque préméditée et a inculpé toutes les personnes présentes sur les lieux de tentative de meurtre. Mais la manière dont le policier a réellement été blessé — par un tir qui lui était destiné ou par un ricochet provenant de balles tirées pour repousser les agents face à un manifestant en fuite, n’a jamais été établie. Le seul manifestant à avoir tiré cette nuit-là a écrit qu’iel avait agi pour empêcher le policier de tirer sur le dos d’un manifestant en fuite et non armé : ses tirs étaient de dissuasion, destinés à faire tomber les gens à terre et à les faire fuir, et non à tuer. Les preuves matérielles concernant l’origine de la blessure sont restées contestées tout au long du procès fédéral.
En mars, un jury a déclaré coupables neuf des plus de vingt personnes qui avaient finalement été arrêtées en lien avec les événements du 4 juillet 2025. La défense n’avait appelé aucun témoin et n’avait présenté aucun élément de preuve, s’appuyant sur l’argument selon lequel le ministère public n’avait pas établi la culpabilité des accusé-es. Le jury n’était pas de cet avis et a déclaré les huit personnes qui se trouvaient à l’extérieur du site coupables d’avoir apporté un soutien matériel à des terroristes, d’émeute, ainsi que de deux chefs d’accusation liés aux explosifs pour les feux d’artifice utilisés lors de la manifestation bruyante. Benjamin Song a été reconnu-e coupable de tentative de meurtre. Daniel Sanchez Estrada, qui ne s’est jamais rendu à Prairieland, a été condamné pour avoir dissimulé un document après les faits, tandis que lui et son épouse, Maricela Rueda, ont été reconnu-es coupables d’avoir conspiré pour le dissimuler.
Cette semaine, les premières peines ont été prononcées : 100 ans pour Song, le seul manifestant à avoir tiré ; 50 ans chacun pour Savanna, Liz et trois autres personnes. Estrada, qui ne s’est jamais rendu sur les lieux, a été condamné à 30 ans de prison ; son épouse, à 70 ans. Selon des observateurs présents dans la salle d’audience, le juge Reed O’Connor a expliqué depuis son siège qu’il prononçait les peines maximales afin d’envoyer un message à « toute personne partageant une idéologie similaire ».
Ines devrait être condamné le 1er juillet. Comme iel a été reconnu coupables des mêmes chefs d’accusation que Liz et Savanna, il semble probable qu’il soit aussi condamné à une peine de 50 ans de prison. [NDT : c’est ce qui est arrivé]

En avril 2023, j’étais encore tellement nouvelle au Texas que je ne savais pas vraiment ce qu’était le « firewheel ». Je sais désormais qu’il recouvre les versants chaque printemps, mais à l’époque, je venais tout juste d’Atlanta, où j’avais écrit sur le mouvement « Stop Cop City » et la forêt qu’iels tentaient de défendre. À la suite du meurtre par la police d’un-e militant-e non armé-e, la Géorgie avait arrêté et inculpé des dizaines de personnes pour terrorisme intérieur.
Ines m’a fait une place. Il y avait une réunion de club de lecture dans un centre communautaire, et quand j’ai annoncé sur les réseaux sociaux que je voulais organiser une soirée d’écriture de lettres pour les accusé-es de « Cop City », des personnes qui, à l’époque, lisaient leur courrier en prison, Ines a intégré cette initiative au programme de la soirée. Nous étions peut-être une douzaine au total. Nous avons mangé du pop-corn et écrit des lettres. J’ai rassemblé les lettres dans une boîte à chaussures pour pouvoir les poster. Ensuite, nous avons pris des exemplaires d’un zine et, à tour de rôle, nous l’avons lu à haute voix et en avons discuté. Nous avons parlé de l’histoire des mouvements de protestation queer. J’ai demandé à quelqu’un de m’expliquer Gilles Deleuze. Tout le monde parlait d’une voix douce ; je ne pense pas avoir jamais été dans une pièce où l’atmosphère était aussi apaisée. Quand je suis partie, iels m’ont offert des autocollants, des zines supplémentaires et trois sachets de graines.
Nous sommes resté-es en contact sur les réseaux sociaux. Ines publiait surtout des photos des plantes locales que j’apprenais encore à identifier. Il m’a appris à reconnaître le ronce-vert, et maintenant je pense à lui chaque fois que je tombe sur un buisson de cette plante lors d’une randonnée. Elle ressemble au lierre, mais ses épines sont acérées et piquantes, comme tant de plantes des prairies.
Les trois lots de graines posés sur mon bureau proviennent eux aussi de plantes des prairies. L’ironweed, la gaillarde, la monarde, pas celles que l’on achète en rayon dans une quincaillerie, mais celles qui appartiennent à un bout de terre bien précis. La gaillarde : Gaillardia pulchella, des éclats de soleil rouges et jaunes qui tapissent les bords de route jusqu’au cœur de l’été, même après que les autres fleurs sauvages ont capitulé face à la chaleur texane. Vernonie : Vernonia baldwinii, grande, tenace, violette, aux racines plus profondes qu’on ne le pense, le genre de plante que les éleveurs brûlent et fauchent sans jamais parvenir à s’en débarrasser. Monarde : Monarda citriodora, assez jolie au printemps, squelettique et pâle en hiver, mais qui attire les abeilles comme promis, et dont l’odeur laisse penser qu’elle doit bien servir à quelque chose.
Elles sont toutes faites pour vivre avec le feu. La prairie brûle, les parties aériennes partent en cendres, mais les racines et les graines – enfouies bien au-delà de la portée des flammes — tiennent bon et font repousser la verdure. La « Firewheel » est souvent la première à apporter de la couleur sur un sol brûlé. On peut carboniser la surface de cette terre, elle conserve sous terre ce dont elle a besoin, en attendant.
Le centre de détention se trouve précisément sur ce type de terrain. On l’appelle Prairieland, un lieu clôturé qui tire son nom de ce qu’une clôture ne peut retenir, construit sur une prairie qui, laissée à elle-même pendant une seule saison, ferait pousser des « firewheels » jusqu’aux fils de la clôture.
Je dois vous dire que mon mari ne veut pas que j’écrive cette histoire. Non pas parce qu’il pense qu’elle n’a pas d’importance, mais parce qu’il craint qu’elle en ait trop, pour les mauvaises personnes, et de la mauvaise manière.
Il a ses raisons. Il y a deux ans, j’ai été victime de « doxxing » pour la première fois, alors que j’étais assise avec Liz, Ines et Savanna au sixième étage d’un tribunal de Fort Worth, en train de prendre des notes sur le procès pour crime d’un antifasciste. La personne à l’origine de cette campagne de doxxing se décrit lui-même comme un « fasciste chrétien » qui a passé des années à tisser des liens entre des élus.es républicain.es et des hommes arborant des croix gammées, et qui a compris que le moyen le plus sûr d’attirer l’attention de ces deux groupes était de pointer du doigt une foule de personnes queer et celles qui les défendent, en prononçant le mot « antifa ».
Les arrestations qui ont conduit à ce procès ont eu lieu lors d’un brunch drag à Fort Worth le 23 avril 2023, six jours avant que je ne me retrouve dans ce centre communautaire à manger du pop-corn et à écrire des lettres avec Ines, Liz et Savanna. Cet après-midi-là, trois antifascistes ont été plaqué-es au sol et arrêté-es tandis qu’un journaliste d’extrême droite tournait autour d’elleux avec une caméra sur une perche, prêt à transmettre des images, des actes d’accusation, des noms et des adresses à un réseau d’extrémistes qui coordonnent des campagnes de harcèlement. Un groupe nationaliste chrétien a par la suite poursuivi en justice certaines des personnes qui s’étaient présentées pour défendre le spectacle de drag queens. Dans les jours précédant le brunch, un compte anonyme avait demandé au procureur du comté de Tarrant d’enquêter sur une « milice antifa » qui aurait prévu de s’y rendre en masse.
Au moins deux des personnes prises dans cette urgence inventée de toutes pièces, l’une arrêtée à Fort Brewery, l’autre citée dans la plainte, ont été arrêtées en lien avec les événements de Prairieland. La théorie du complot élaborée par une poignée d’extrémistes locaux pour faire annuler un spectacle de drag queens a désormais été reprise telle quelle par le gouvernement fédéral.
Le 22 septembre 2025, le président a signé un décret qualifiant l’« antifa » d’« organisation terroriste nationale ». Une telle entité n’existe pas. Aucune loi n’autorise le gouvernement à qualifier un groupe national d’organisation terroriste, et l’« antifa » n’a ni liste de membres, ni siège, ni comptes à geler, car il ne s’est jamais agi d’une organisation. Il s’agit d’une description d’une orientation politique et, de plus en plus, d’un terme que l’on peut appliquer à n’importe quel rassemblement que l’on souhaite disperser. Trois jours après le décret, une note de service, la NSPM-7, ordonnait aux agences fédérales de « démanteler et éradiquer » les réseaux à l’origine de ces « violences ». On ne peut pas démanteler une entité qui n’a pas de membres. On ne peut que décider, au cas par cas, qui en fait partie — ainsi, le décret n’a pas tant désigné un ennemi qu’autorisé la chasse à celui-ci.
Le même mois, des agents fédéraux ont perquisitionné le domicile de Liz et Ines une deuxième fois et saisi les imprimantes et le matériel d’impression qu’iels utilisaient pour fabriquer des fanzines, ces mêmes imprimantes qui ont produit les pages devenues les sachets de graines qui se trouvent encore sur mon bureau.

Iels avaient été arrêté-es en juillet, juste après la manifestation bruyante. Mais aucune procédure fédérale pour terrorisme n’avait encore été engagée contre elleux. Les actes d’accusation fédéraux pour terrorisme ne sont intervenus qu’en octobre et novembre, après le décret présidentiel et le mémorandum sur la sécurité nationale. Le gouvernement a défini cette catégorie en sachant qu’il avait déjà des personnes à y faire entrer.
C’est ainsi qu’une fiction, qui n’était autrefois qu’une réponse sur Twitter d’un complotiste d’extrême droite, figure désormais dans un mémorandum fédéral de détermination de la peine. C’est pourquoi des personnes que je connais et qui me sont chères risquent de vieillir en prison.
J’essayais autrefois de convaincre mon mari que ce que je faisais, m’asseoir dans des salles d’audience et des centres communautaires aux côtés d’antifascistes, les écouter et raconter leurs histoires, n’était pas si dangereux que ça. Après tout, personne ne risque de se faire tirer dessus lors d’une soirée de rédaction de lettres. Mais il s’avère qu’il avait raison, et que j’avais tort. Le chef d’accusation utilisé pour enfermer mes ami-es est celui de « soutien matériel » : sans blesser personne, sans tirer un seul coup de feu,simplement en étant suffisamment proche pour être perçu comme apportant une aide. Ce type d’accusation a été conçu pour les personnes qui acheminent de l’argent ou des armes à des armées étrangères ; elle permet au gouvernement de vous condamner sans prouver que vous avez fait du mal à qui que ce soit, dès lors que vous avez apporté votre aide à une cause qu’il a désignée. Appliquée à mes ami-es, elle ne repose sur presque rien. La théorie du soutien avancée par le gouvernement, c’est des feux d’artifice dans un parking, un fanzine transporté d’une ville à l’autre, un nom ajouté ou supprimé d’un groupe de discussion, un refus de dire aux agents ce que l’on sait.
Si l’on fait abstraction du mot « terrorisme », cette liste n’est rien d’autre que l’essence même de l’entraide : être présent, imprimer des documents, rester en contact, rester fidèle à ceux qui nous entourent. Cette affaire revient à affirmer que la solidarité est un crime, que les lettres, les trajets en voiture et les clubs de lecture constituent l’appareil, et que le simple fait d’y participer suffit.
Le mari de Maricela Rueda vient d’être condamné à 30 ans de prison pour avoir déplacé une boîte de fanzines de leur domicile après son arrestation. Elle a été condamnée à 70 ans de prison pour avoir participé à une manifestation, puis pour avoir parlé au téléphone avec son mari. J’ai une boîte à chaussures que j’ai remplie un jour de lettres et que j’ai envoyée à des personnes incarcérées. J’ai certains des mêmes fanzines que mes ami-es. Je suis allée à un club de lecture. Et j’écris ces lignes.
Les graines que mes ami-es m’ont offertes sont toujours sur mon bureau, emballées dans les mêmes pages que le gouvernement appelle matériel terroriste. Ironweed, monarde, firewheel : les plantes de la prairie, faites pour survivre au feu, cells qui gardent sous terre ce que le feu ne peut pas atteindre.
Cinquante ans est assez long pour planter toute une prairie et la voir brûler et verdir plus d’une dizaine de fois. Mais « firewheel » n’est pas juste le nom d’une fleur – c’est aussi le nom d’un feu d’artifice, des éclats de rouge et de jaune qu’on projette dans l’obscurité, assez bruyants pour être entendus au-delà de toutes les grilles. O’Connor a dit que les condamnations étaient un message. Voici ma réponse : pensez à tout le bruit que l’on peut encore faire.