** Introduction ** 

No way

« Dimanche je vais voter parce que je ne veux surtout pas que Fagaut passe. » C’est, je crois, la phrase que j’ai le plus entendue en mars. Non, ce sont celles-ci en fait : « Dimanche, n’oubliez pas d’aller voter ! » et « Dimanche, allez voter ! ».

Un impératif. Une pression. Qu’on se met à soi. Qu’on met aussi à sa famille, à ses ami·es, à ses connaissances, aux gens qu’on croise et qu’on pense de « notre bord », aux inconnu·es sur les réseaux sociaux… Y’a de la tension. Palpable. Partout dans les lieux que je fréquente à Besac, dans ma famille, dans toutes les discussions. Les gens stressent. Qui va passer ? Est-ce que les gens de gauche vont suffisamment aller voter ? Pour faire barrage, pour éviter le pire, par solidarité. Y’a de la tension aussi quand je réponds : « Non, j’irai pas voter dimanche. » La personne me regarde médusée. Ou alors répond du tac-au-tac : « Mais si tout le monde fait comme toi ?! »

Cela fait des années que ces histoires de vote me trottent dans la tête, que j’y pense et arrête d’y penser et y repense. Au gré des élections, de mes lectures, de mes discussions. Parce que je traîne quotidiennement avec des anarchistes, et chez les anarchistes, le vote c’est no way.

Cela fait des années que j’essaie de comprendre le raisonnement, capter les subtilités, disséquer les arguments, voir si je suis d’accord, si je veux les intégrer moi aussi. Si j’en suis capable viscéralement. Parce que je crois qu’il faut y croire viscéralement, au non-vote, pour tenir la pression à chaque élection. On discute, on comprend, on prend la résolution de ne plus voter parce que… (cf. partie I).

Et puis une élection se profile, les portraits des candidat·es (surtout de droite) fleurissent dans nos rues et nos boîtes aux lettres, les injonctions au vote pleuvent de manière plus ou moins frontale dans les conversations de groupe sur discord, whatsapp, signal, telegram, facebook etc., les sondages nous affolent, les assos comparent les programmes en fonction de ceux qui les desservent le moins puis envoient les résultats à leurs adhérent·es, les médias (même « militants ») commentent très sérieusement jour après jour toute cette mascarade, les repas de famille sont secoués par des discussions politiques de plus en plus animées, nos influenceureuses préféré·es nous enjoignent quotidiennement sur leurs réseaux sociaux d’aller voter le jour J, les conversations qu’on surprend chez nos voisin·es de café ou de soirée ne tournent qu’autour de « dimanche », nos boîtes mails débordent d’analyses, de prédictions, de scénarios catastrophes, la culpabilisation est de moins en moins subtile à mesure que le fameux dimanche approche (si tu votes pas, t’étonnes pas si Fagaut passe ! c’est pas toi qui subiras sa politique de merde de plein fouet ! pense à toutes les personnes qui se sont battues pour que tu puisses voter aujourd’hui !), les conseils sont distribués à tout va (comment s’inscrire sur les listes ? comment faire une procuration ? une pièce d’identité suffit pour voter !), les « blagues » aussi (va voter dimanche, sauf si t’es de droite), nos copaines ne peuvent s’empêcher de lancer en partant un joyeux « Et dimanche on vote ! »… Notre quotidien est saturé. Saturé. Et pour quoi ? Pour quelles raisons on nous matraque à tout-va de voter ?

Position

La cible de ce texte, c’est la propagande pour le vote qui se pratique dans les milieux d’extrême gauche, autonomes et anarchistes (?!). Propagande qui n’essaye pas de convaincre que la gauche c’est mieux que la droite, mais qui a plutôt pour but de pousser à voter tout court, dans ces milieux où le système électoral est plutôt mal vu. Cela dit, les arguments soulevés ici devraient pouvoir parler à n’importe qui.

Je ne prétends pas que l’abstention a un impact politique en lui-même. De la même façon que l’augmentation de la misère ne produit pas automatiquement de la révolte, l’augmentation de l’abstention ne produit pas automatiquement l’échec du système représentatif. Les politicien·nes et les médias n’ont aucun problème à ignorer les chiffres de l’abstention pour garder intact le mensonge selon lequel le résultat du vote représente la volonté d’une majorité de la population.

La suite de ce texte part du constat simple selon lequel, quand on pense que voter à gauche©® pour faire barrage est important, deux choix s’offrent à nous en tant qu’individu⋅es :

  • on peut voter, tout⋅e seul⋅e avec son bulletin ;
  • on peut voter et faire de la propagande / militer pour le vote.

Concernant la première possibilité, j’argue que le vote seul ne sert à rien, c’est-à-dire qu’il n’est pas un acte politique et qu’il n’a aucun impact sur le réel (cf. partie II).

L’alternative c’est que, pour avoir un impact, il faudrait convaincre plein d’autres personnes de voter, ce qui apparaît clairement comme une impasse politique, un travail de reproduction de l’ordre existant et n’empêche pas la fascisation de la société (cf. parties III et IV).

I. Profitez du spectacle

Gauche

Dimanche approche, vous savez que la gauche©® c’est quand même mieux que la droite©®. Anne Vignot n’est pas parfaite à vos yeux, mais ça se voit qu’elle veut faire les choses bien, elle est juste coincée par une opposition. Oui elle fait parfois des choix nuls mais elle est écolo, elle a de bonne intentions, c’est quand même quelqu’une de bien non ?

Il ne s’agit pas de parler de la personne, mais de la fonction. Être mairesse, c’est avoir du pouvoir sur les autres, c’est exercer sur elleux du contrôle, c’est les réprimer, les orienter, les ignorer, c’est décider à leur place, et c’est, bien sûr, les priver de leur propre pouvoir, et donc de leur liberté. Anne Vignot, c’est une politique comme les autres. Avec les intérêts qui sont propres aux dirigeant·es et qu’elle doit défendre, comme tout·e politique. Remettre notre pouvoir entre ses mains, nous sentir « représenté·es » par elle, c’est un piège, une illusion. Elle est comme les autres. Lisez son bilan et son programme. Lisez-les bien.

Représentation

Peu importe qu’on parle des élections municipales (soit-disant « plus représentatives » que les autres), législatives ou présidentielles, le vote visant à élire nos « représentant·es » est une illusion.

On nous fait croire que le pouvoir est entre nos mains, qu’on a l’occasion (la chance !) d’élire une personne (une liste ? un parti ? un programme ?) et que, si on fait le « bon » choix, notre quotidien va s’améliorer, la société se portera mieux. C’est tout ce qu’on a à faire :   simplement glisser un bout de papier dans une urne, puis tout va changer. Et si c’est pas le cas, si læ candidat·e ne fait pas ce qu’iel a promis, c’est parce qu’iel a menti à la base. Ou trahi. Ou que d’autres lui mettent des bâtons dans les roues. Vous y croyez encore, vous, à cette mise en scène ? Ce n’est pas que le système échoue de temps en temps. Ce n’est pas qu’il est parfois biaisé. Il marche très très bien. Notre système fait exactement ce pour quoi il a été créé : spoiler le pouvoir des individu·es et le placer entre les mains de quelques dirigeant·es.

Vous vous sentez représenté·es par les dirigeant·es, vous ? Représenté·es pour quoi ? Quand ? Dans quel(s) domaine(s) ? À quel(s) niveau(x) ? Auprès de qui ? Fagaut a été élu par 21 781 personnes. Il y a 118 489 habitant·es à Besançon. Fagaut a été élu par 18,38 % des bisontin·es. Peut-on sérieusement parler de « représentant » ? J’entends d’ici celleux qui en profiteront pour taper sur les abstentionnistes plutôt que sur les dominant·es et le système qui permet de maintenir leur domination. Le vote sert à ça aussi : s’écharper entre nous et détourner l’attention des réel·les responsables, éviter qu’on se rebelle contre un système qui nous désapproprie.

Et puis vous aimez ça, vous, donner le champ libre à quelques personnes pour décider de tout ce qui vous concerne ou presque ? Ça ne vous dérange pas, vous, que d’autres décident pour vous ? On nous bassine avec le fait que læ maire·sse détermine l’accès aux transports ou à la culture, la végétalisation des menus de la cantine et à quelles assos sont versées quelles subventions, si on a le droit ou pas de mendier ou de se réunir dans la rue, le nombre de flics, de médiateurices sociaux·ales, de caméras et de commissariats… Ça vous révolte pas que læ maire·sse ait tout ce pouvoir ? Et vous aucun ? Le vote vise à normaliser un système où l’on ne décide pas pour nous-mêmes et à renforcer l’illusion que les dirigeant·es sont plus légitimes que nous.

Démobilisation

« Le vote, c’est un acte collectif ! »

On nous fait croire qu’on prend une décision tous·tes ensemble, qu’on élit notre mair·esse/député·e/président·e tous·tes ensemble, qu’on est une masse qui fait ses choix… Des milliers/millions de personnes n’ont pas le droit de voter (à cause de critères d’âge, de papiers, de nationalité…). Des milliers/millions d’autres n’iront pas voter (pour mille raisons différentes). Des milliers/millions seront déçu·es du résultat (car le candidat·e élu·e à la majorité absolue ne sera pas cellui choisi·e, ou sera cellui choisi·e par défaut/dépit). Il n’y a rien de plus individuel que le vote : on est seul·e dans notre isoloir, face à notre bulletin. On ne s’organise pas avec d’autres personnes, ni n’échange ni ne discute ni ne tient compte de chacun·e. On ne construit rien. On glisse un papier dans une urne et basta.

« Le vote, c’est un acte militant ! »

Voter prend quelques minutes. On se rend à notre bureau de vote (pour celleux qui le peuvent légalement, physiquement, psychologiquement, matériellement), on glisse notre bulletin dans l’enveloppe, puis dans l’urne, on signe, on rentre chez soi, on allume la télé et on regarde le résultat. Le militantisme, c’est s’organiser et agir collectivement pour changer nos conditions d’existence et/ou celles d’autres personnes (humaines ou non humaines). Militer c’est agir sur le réel. Je ne vois rien de militant dans le fait de placer un bulletin dans une urne à chaque élection puis retourner à son quotidien. Voter n’a en soi aucun effet sur le réel.

« T’as le choix entre faire quelque chose en votant, ou ne rien faire. »

Vu comme ça effectivement, je comprends pourquoi les gens votent et pressurisent les autres à faire de même. Si dans notre vie, le seul endroit où l’on peut agir pour changer des choses, le seul endroit où l’on a un peu de pouvoir, c’est dans un isoloir, alors oui je comprends la sensation d’urgence lors des élections. Je comprends l’angoisse, le stress, la tension et la pression. Au lieu de voter, peut-être peut-on regarder en nous nos rages, souffrances et aspirations ? Peut-être peut-on regarder autour de nous celles et ceux qui s’organisent déjà ou veulent s’organiser ? Peut-être peut-on agir concrètement ? Et enfin « faire quelque chose », vraiment ?

« Mais tu perds quoi à aller voter ? »

Si tu votes tout⋅e seul⋅e dans ton coin, tu ne perds rien, mais tu ne gagnes rien non plus. Enfin, « tu ne perds rien »… subir pendant des semaines le matraquage incessant, la culpabilisation, la charge mentale de devoir faire le « bon » choix (voter oui, mais pour qui ?), se coltiner la lecture des programmes, etc. ce n’est pas rien. Et puis s’engager dans un processus comme celui-là, c’est aussi s’engager émotionnellement : en vouloir à celleux qui ne votent pas, stresser avant les résultats, être déçu⋅e et abattu⋅e quand son camp n’a pas « gagné »…

II. Une voix ne change rien

Inutilité d’une voix

Parmi les milliers de votant·es, que vaut ma voix ? Que vaut une voix ? Si j’avais voté ce fameux dimanche, qu’est-ce que ça aurait changé ? Rien. Les cas où une voix fait basculer l’issue d’un vote sont extrêmement rares. Ma voix, seule, n’a aucun impact, aucune incidence, aucune valeur.
Le fonctionnement du vote se joue sur le nombre, la masse. Mais chaque partie du tout ne vaut rien en soi. On nous martèle que « Chaque voix compte »… Non, c’est l’inverse, aucune voix ne compte en soi, c’est la somme qui compte. Donc que je vote ou pas ne change rien au résultat.

Pensée magique

« Si tout le monde fait comme toi, personne n’ira voter ! »

Si vous avez bien lu la première partie, vous savez que je ne suis pas contre cette idée ! Le problème, c’est que le fait que je n’aille pas voter n’a aucune incidence sur le choix des autres. Il s’agit de statistiques, de probabilités plus précisément. Disons que A est l’événement « Je vais voter dimanche » et B l’événement « Une bisontine inconnue va voter dimanche ». Ces deux événements sont indépendants, c’est-à-dire que la réalisation de A ne dépend pas de B, et la réalisation de B ne dépend pas de A.

Que je vote ou pas n’aura aucune incidence sur le fait que cette bisontine inconnue vote ou pas. C’est de la pensée magique : penser que si je fais quelque chose, alors les autres vont agir de façon identique. Croire que si moi je vote, alors les autres vont voter, ou que si moi je ne vote pas, alors les autres ne vont pas voter. Cette croyance n’est qu’une croyance et n’a aucun fondement dans la réalité : mon vote en tant que tel n’a aucun rapport avec le vote des autres. Autrement dit, mon acte le jour J ne va pas télépathiquement influencer toutes les autres personnes qui oscillent aussi entre voter ou ne pas voter.

Ainsi, une part de la population indécise va voter, et une autre part non. Voter revient à se ranger soi-même dans la catégorie « votant⋅es », mais ne va en aucun cas changer significativement la répartition des pourcentages votant⋅es/pas-votant⋅es. Ces derniers, tout comme les pourcentages des votes gauche/droite©®, sont déjà déterminés en amont de l’élection : par les individu·es qui parlent de leur choix et tentent de convaincre les autres de faire de même (cf. partie III) et par la progression des idéologies, technologies et politiques de droite et d’extrême droite en dehors des urnes (cf. partie IV).

III. Les gauchos s’épuisent à chaque élection

« Ok une voix vaut pas grand-chose, mais si en masse on allait voter ? C’est pour ça qu’on en parle autour de nous, qu’on se mobilise et qu’on incite les gens à aller voter ! Tout ça c’est pour influencer les autres, faire que les événements A et B soient dépendants, justement, que le fait que je dise que je vais voter inspire des personnes autour de moi ! »

Alors vous êtes d’accord de vous mobiliser, de mettre vos temps et énergie au service de l’élection d’un·e candidat·e ou d’une liste ?
Alors vous êtes d’accord de mettre de la pression sur vos proches, d’utiliser des procédés de culpabilisation, de chantage, de blâme, de contrôle ? Des procédés autoritaires ?

Mettons que oui, vous êtes d’accord : qu’est-ce qu’il y a à perdre à tenter de convaincre les autres de voter ?

→ de l’énergie, du temps, de l’argent : la répétition épuisante des mêmes arguments, la création et l’impression de milliers d’affiches et de tracts qui n’auront plus de sens après l’élection, le démarchage dans la rue et aux portes des apparts, la frénésie des articles dans les journaux et des posts sur les réseaux sociaux… Tout cela engendre une dépense colossale d’énergie, de temps et d’argent qui, vue depuis nos milieux où on manque cruellement de tout ça, donne l’impression d’un immense gâchis.

→ du sens : il n’y a aucun processus politique créatif dans l’appel à « faire barrage ». Rabâcher une injonction, sans même savoir si au bout du compte notre action va changer quoi que ce soit, c’est abrutissant. C’est un militantisme qui n’aide matériellement personne, ne crée aucune structure pérenne de lutte, ne fait émerger aucune idée politique nouvelle. Et que l’on « gagne » ou pas, rien ne va changer pour le mieux, créant un très fort sentiment d’impuissance chez toutes les personnes qui ont passé des mois à militer pour le vote, ainsi que chez celles qui ont cédé à l’injonction de voter.

→ de la cohérence politique et de la radicalité : comment militer sérieusement contre le système représentatif alors qu’on passe quelques semaines par an à pousser tout le monde à y participer ? On finit par ne plus arriver à émettre une vraie critique contre la « démocratie » quand on y collabore et qu’on la défend quand c’est « l’urgence » électorale. C’est aussi plus difficile de se positionner clairement contre la gauche réformiste et électoraliste quand on est forcé·es de trouver régulièrement des raisons de voter pour elle. Tout ça participe d’un lent abandon des positions les plus radicales et d’une sociale-démocratisation de nos milieux politiques.

→ le choix et le timing de nos combats : laisser le système oppressif étatique nous dicter quand et comment nous devons militer, c’est abandonner la possibilité de choisir nous-mêmes nos batailles, nos champs de lutte, nos moments (coordination internationale par exemple) et même notre vocabulaire (gauche/droite). Ça étouffe d’autres luttes en cours (au point de recouvrir les affiches d’autres collectifs militants au nom de l’urgence de l’élection), et les mouvements sociaux d’ampleur sont systématiquement stoppés net pendant une élection.

→ des allié⋅es : les sentiments mobilisés par les propagandistes de gauche pour pousser au vote sont la peur et la culpabilité. On doit avoir peur de l’extrême droite, et culpabiliser quand on ne vote pas. S’octroyer ainsi le droit d’instiller de la culpabilité et de la peur démobilise les personnes présentes dans nos luttes et empêche de nombreuses autres d’y rentrer. Sous prétexte de l’urgence de la situation, juger les choix de nos proches et camarades individualise la lutte et centre le débat sur des comportements singuliers pourtant sans conséquence. Le tout sans offrir d’horizon d’émancipation collective. C’est d’espoir et de colère dont nous avons besoin, des sentiments que l’électoralisme ne peut nous offrir.

IV. La fascisation de la société n’attend pas les élections

« Il faut voter pour toutes les personnes qui ne peuvent pas et qui subissent les politiques racistes et oppressives des institutions ! »

Le système électoral a toujours été un système basé sur l’exclusion. Les esclaves, les femmes et les étrangèr·es ne pouvaient pas voter à Athènes. Actuellement en France, les étrangèr·es ne peuvent toujours pas, les enfant·es n’ont jamais pu, les animaux non plus.
Depuis quand participer à un système excluant a eu un autre effet que de le renforcer ? Voter pour celleux qui ne peuvent pas, c’est légitimer et consolider le système qui les exclut de la vie politique, pas aider à sa destruction.

« Mais Fagaut, c’est pire que Vignot ! »

Oui, c’est pire quand la droite/l’extrême droite passe. C’est l’argument qui m’a tenue si longtemps obligée de voter. L’argument qui joue sur la corde sensible de la culpabilité et de la solidarité. Voter pour protéger celleux qui subiront de plein fouet les politiques suprémacistes. Voter à gauche pour éviter la droite.

… Mais ce n’est pas en élisant des maires·ses de gauche qu’on protège ces personnes : élire des maires·ses de gauche n’a pas arrêté la prolifération des caméras, n’a pas réduit les effectifs de police municipale, n’a pas augmenté les places d’hébergement des migrant·es et des sans-abris, n’a pas stoppé la bétonisation. On entend partout que Besançon vient de passer à droite après 70 ans à gauche. Fousseret et le PS, c’est la gauche qu’on défend maintenant ? Si on réduit nos exigences politiques à mesure que la société se droitise, on risque de finir bien bas…

« Ok mais élire Vignot éviterait tout de même une politique d’(extrême) droite ! »

L’extrême droite ne progresse pas grâce au vote : le vote est une mesure du progrès de l’extrême droite. Même si cette dernière aimerait bien tenir les rênes du pouvoir, elle et ses idées ont déjà envahi l’entièreté des institutions et des pratiques gouvernementales. On nous fait croire que les élections c’est le moment ou jamais pour empêcher l’extrême droite de gagner du terrain. Mais ça se joue bien avant les élections. Et ça se joue partout en dehors des urnes.

Le monde se fascise, qu’on vote « bien » ou non. Il se fascise sur youtube et sur BFM, sur tik-tok et sur france info. Il se fascise par les multinationales capitalistes qui dictent nos façons de créer et de communiquer, par l’acceptation de la misère dans nos rues et des guerres et génocide au-delà de nos frontières, par l’uberisation du travail et la chasse aux chômeureuses et aux « assisté·es ». Il se fascise par la vente d’armes aux dictatures et par la destruction du vivant par les industriel·les. Il paraît bien naïf de penser que les intérêts capitalistes, racistes et patriarcaux puissent se combattre par les urnes, alors que ce système est justement là pour asseoir leur domination.

La vague néo-libérale des années 80 menée en occident par Thatcher et Reagan n’a pas été endiguée par la victoire de la gauche en France, Mitterrand ayant appliqué comme un bon élève le « tournant de la rigueur » demandé par le capital.
L’élection du socialiste Hollande a été synonyme d’une destruction jamais vue auparavant des droits des travailleureuses, d’une brutalisation du maintien de l’ordre et du déroulement d’un tapis rouge pour Macron et son extrême centre fascisant.
Même la gauche LFI-iste ou écologiste, pour laquelle les militant·es radicaux·ales aiment faire de la propagande quand vient l’heure des élections, se droitise aussi sûrement que l’influence des milliardaires d’extrême droite se renforce. Qu’a fait Anne Vignot pour lutter contre le racisme, le patriarcat, le système de classes, le fascisme, l’adultisme, le validisme, le dérèglement climatique…? Est-ce que, matériellement, Anne Vignot a réellement fait quelque chose pour nous ? Pour les gens des Vaîtes, de Planoise, de Battant, des Chaprais, de Palente, de Clairs Soleils…? Pour les animaux, la planète, les pauvres, les sans-papièr·es, les minorités de genre, les femmes, les enfant·es, les gens à la rue, les migrant·es, les parent·es solos, les personnes handicapées, vieilles, grosses, isolées, addictes…? Est-ce qu’Anne Vignot a le pouvoir de mettre tout ce beau monde à l’abri du froid, de la faim, de la peur, de l’isolement, de la précarité ? Est-ce qu’elle a le pouvoir de permettre à tout ce beau monde de vivre de manière confortable, épanouie, libre et joyeuse ?
Face aux pouvoirs du capital, la gauche n’a d’autre choix que de faire une politique de droite.

« D’accord élire Vignot n’éviterait pas totalement une politique de droite, mais ça ralentirait la progression de l’extrême droite ! »

Stopper dans les urnes la droite ou l’extrême droite ne renverse pas la vapeur, ne nous met pas miraculeusement sur le chemin de l’émancipation. Ça la ralentit ? Même pas sûr : les lois racistes et ultra-sécuritaires passent déjà sans soucis et les droits des travailleureuses sont déconstruits bloc par bloc au nom du réalisme économique… Et ce grâce aux politiciens élus pour « faire barrage à l’extrême droite ».

Cela fait 30 ans qu’on nous bassine qu’il faut faire barrage à l’extrême droite. Cela fait 30 ans que le barrage électoral fonctionne… et que nous sombrons de plus en plus rapidement vers le fascisme. Y’a pas un truc qui cloche ? Le combat électoral n’est pas un combat antifasciste.

Pour les fascistes et les néo-libéraux·ales fanatisé·es qui leur servent de marche-pied, la conquête des urnes n’est qu’une modalité parmi d’autres. Et si leur pouvoir vient à grandir assez pour qu’iels puissent se passer de la démocratie représentative, iels marcheront sur celle-ci avec la sérénité d’un magicien marchant sur des braises. Iels ne croient pas au mensonge de la démocratie : faisons de même.

Conclusion

« Le système est comme ça, on peut rien n’y faire, que veux-tu ?! »

Ce que je veux ? L’émancipation ! Je veux mettre à mal ce système « représentatif » de merde. Le détruire. Je veux qu’on se mette d’accord sur le fait qu’être « représenté·es » par des élu·es c’est un gros fail, qu’on n’est représenté·es par personne dans l’histoire, que la classe politique ne pense qu’à sa gueule et à ses propres intérêts qui sont aux antipodes des nôtres (sauf si t’es riche, genre millionnaire, mais je pense pas si tu lis ce texte), que du coup nos intérêts ne seront pas servis en donnant le pouvoir à d’autres plutôt qu’à nous-mêmes, et que la démocratie dans laquelle on nage (se noie) n’en est pas une (ou que la démocratie n’est pas ce qu’on croit). On peut s’organiser autrement. On peut prendre des décisions autrement. On peut discuter, fonctionner et même entrer en conflit et résoudre nos problèmes nous-mêmes. On n’a pas besoin d’elleux.

Je préfère mettre mon temps et mon énergie à m’organiser quotidiennement et collectivement pour tenter d’améliorer mon quotidien et celui des personnes dans la merde autour de moi, plutôt qu’à essayer épisodiquement de convaincre de toutes mes forces dix personnes et demi à aller voter, voter moi-même et sortir de cette période épuisée, vidée, sans plus aucune motivation pour la suite. Et pour quel résultat ?

Quelques pistes parmi tant d’autres pour aller plus loin :

Livre :

Je m’appelle Révolution (Lucy Parsons), notamment les chapitres :
• La fumisterie du scrutin
• Américains, soulevez-vous !
• Pourquoi les anarchistes croient-ils que l’émancipation ne passe pas par les élection

Article :

De la démocratie à la liberté – La différence entre gouvernement et autodétermination (CrimethInc.)

Podcast :

Épisode #245 Un pavé dans l’urne municipale (Minuit Décousu, Radio Canut)

Article initialement publié dans le Donzelibéré

https://rabasse.info/Aux-revolutionnaires-qui-ne-peuvent-s-empecher-de-voter-et-nous-rabachent-qu-on-1407