Initialement publié par Warzone Distro le 27/12/2025.
NOUS EXISTONS HORS DE VOTRE ORDRE !
Communiqué envoyé à Warzone Distro par des prisonnier.es anarchistes de l’Association Libre des Feux Autonomes en Indonésie, 2025.
C’est un paysage mécanique débarrassé de toute empathie : un monde de haut-parleurs qui aboient des ordres,de portes de cellules qui se claquent dans un rythme aussi régulier que les heures de travail de l’Etat, et le désespoir humain qui résonne sur les murs de béton – rebaptisé comme « sécurité nationale ».
La plupart des personnes à l’intérieur apprennent à faire la paix avec ça – ou plus précisément, à abandonner – par la plus abordable des affaires dans l’histoire humaine : la liberté et la dignité échangées contre un salaire de misère, des permis de sorties ou des promesses de libération conditionnelles qui sont toujours « pour demain », ou parfois rien d’autre que l’illusion de l’ordre. L’Etat appelle cela la réhabilitation ; nous l’appelons une transaction désespérée.
Tous les séminaires, rapports, et discours sur « l’humanisation des prisons » ne sont rien d’autre que du décor après-émeute, un langage poli pour recouvrir des blessures qui saignent encore. Ce système n’a jamais été pensé pour des humains, donc toute discussion d’humanisation en son sein n’est rien d’autre qu’une blague bureaucratique. Les options sont simples et volontairement réduites : se soumettre et devenir un numéro, ou refuser et être traité.e comme un bien.
Dans ce refus, nous entendons des coups depuis derrière les murs – pas seulement des sons, mais des signaux de cercles sociaux qui ont aussi appris à ne pas croire aux récits officiels. Nous rencontrons celles et ceux qui nourrissent toujours un désir pour la liberté au milieu des ruines de la confiance publique. Nous n’avons pas honte de ce choix, ni regrettons les relations qui en ont découlé, même si les conséquences sont loin d’être des modèles de réussite. Ce qui est abondant est plutôt la stupidité : la confiance enveloppée dans des uniformes, le bruit soutenu par des matraques, et un sentiment de pouvoir emprunté d’une autorité déléguée. Bien sûr, il y aura toujours des analystes de comptoir pour le désigner comme un échec.
Mais notre définition de la réussite est différente. Nous avons réussi à échapper à la résignation – au rôle de détenu obéissant, aux sédatifs bas de gamme distribués, aux salaires emballés dans de l’espoir, au fantasme des sorties et libérations conditionnelles vendues comme des programmes de fidélité. Au milieu de tout ça, nous avons choisi de prendre position, non pas comme des statiques d’après l’émeute, mais comme des sujets pensants.
Si le travail des gardes et des juges est de fermer des portes et de mettre en ordre des archives, alors notre tâche est de leur rappeler que les portes ne peuvent jamais complètement sceller le sens. Les corps peuvent être confinés, l’existence peut s’enfuir au-delà de la barrière – même brièvement – en prenant l’espace d’interprétation au sein même de la machine.
Cette expérience n’est pas commune. Et non, nous ne la regrettons pas.
Ce pourquoi nous luttons n’est en effet pas la liberté comme définie dans des textes juridiques ou des valeurs morales qui changent à chaque conférence de presse. C’est une liberté qui ne rentre pas dans les articles de loi, qui ne tient pas confortablement dans les tribunaux, et qui ne peut être scellée par l’Etat. A l’extérieur, des personnes meurent d’accidents, d’addictions et de maladies liées au travail légalisées par nécessité économique. D’autres meurent lentement d’ennui et d’isolation, se noyant dans des routines obéissantes louées comme stables. Au milieu des ruines de l’après 29 août, nous avons choisi de miser nos vies sur un pari – sans filet de sécurité, sans promesse de compensation. Rien n’est plus honnête que ce choix.
Peut-être qu’aujourd’hui nous avons perdu une bataille. Mais la guerre pour le sens n’est pas finie. Notre regard se tourne vers l’avant.
Le futur arrive toujours en apportant de nouveaux projets, des amitiés qui ne passent pas le protocole, des collaborations qui déstabilisent l’ordre, et des opportunités désignées comme dangereuses seulement car elles ne peuvent pas être contrôlées.
A la fin, la question n’est pas si l’on va se retrouver pris-e dans le chaos, mais si l’on va se rendre quand l’Etat exigera l’obéissance comme seule vertu.